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21
Jan
2011

Cap Vert

Ils ne sont plus qu’un millier à Santiago, l’une des dix îles de l’archipel. Reclus, sans état civil, les Rabellados vivaient en dehors de tout système d’éducation ou de santé, selon leurs propres valeurs. L’art les a apprivoisés.

Texte Béatrice Leproux-Gillet. Photos Christine Albinet et Béatrice Leproux.

C’est là. Au nord de Calheta Sao Miguel sur la côte Est, un petit panneau de bois indique Aldeia de arte tradicional dos Rabelados. En haut du chemin raviné, un bâtiment coloré affiche «Rabelate». Sur le pignon, on a dessiné une croix chrétienne, quelques inscriptions en guise de profession de foi et aussi l’ancien drapeau du Cap Vert. À l’intérieur, on vend de très jolies toiles naïves, des paniers tressés et autre artisanat fabriqué par la communauté. Deux cents âmes guidées par Moises Lopes Perreira. Peintre, menuisier et pêcheur, la trentaine peu diserte, le tchetcho est avant tout chef spirituel. Il a fallu contourner beaucoup de silences et de fausses pistes pour dénicher Rabo Espinho Branco, minuscule village de pierres et de paille au-dessus de la mer. Juste à côté de l’atelier de sculpture, une quinzaine de huttes traditionnelles tranchent avec les constructions de bric et de broc plantées dans le paysage capverdien. Des ados se concentrent sur un jeu de société tandis qu’une toute jeune épouse se fait les tresses, un miroir fendu posé sur les genoux. Hormis le sol en béton lissé, les funku ont été construites à l’ancienne, toutes de canisses recouvertes de feuilles de palmes: une seule pièce pour toute la famille avec, en guise de cloisons, des tentures colorés. Dans l’espace principal impeccablement entretenu, quelques photos et bibelots, une table et son banc de bois sur laquelle trône toujours un bouquet de fleurs artificielles. À une centaine de mètres de là s'agglutinent des maisonnettes de pierres de lave recouvertes de palmes. Pas d’électricité non plus. Ici vivent les anciens et leur famille. Seul l’enclos à cochons et le «centre d’activité social»- don incongru du gouvernement transformé en logements- sont construits en parpaings, juste à côté du réservoir communautaire. Taries depuis longtemps, ce ne sont plus les sources qui l’alimentent, mais un camion citerne. Un agent sanitaire fait sa tournée, passant de perrons en courettes.

'Le parler avec les fiancés'
Lorsqu’il aura dix-huit ou vingt ans, moins peut-être, il prendra femme. À condition qu’il puisse offrir une maison à sa fiancée, libre à lui d’épouser qui il veut, de préférence une fille d’un autre village. Aujourd’hui, une jeune Rabelado peut épouser un garçon de la ville et s’y installer avec lui. Liberté et tolérance sont les mots d’ordre de cette société qui n’a rien de clanique. Selon la coutume, le couple planifiera secrètement l’'enlèvement', la nuit où il la conduira chez ses propres parents. Qui, dès le lendemain, se rendront chez ceux de la jeune fille pour les alerter, selon la formule consacrée: 'Ce que vous cherchez est chez nous'. Si les familles en ont les moyens, ce seront trois jours de fête pour toute la communauté. Les festivités s’ouvrent systématiquement par 'Le parler avec les fiancés', sorte de pièce de théâtre: après que les parents se soient excusés d’avoir laissé enlever leur bru, la saynète offre l’occasion de prodiguer des conseils tant aux nouveaux mariés qu’aux jeunes générations. Incontournables aussi, les contes traditionnels et la batuku, ces percussions jouées et dansées par les femmes. Mais aucune autre forme de cérémonie pour ce premier et unique mariage. Selon l’efficacité des campagnes de contraception lancées depuis peu dans le pays, le jeune couple aura entre quatre et sept enfants. Tous les jours, ils se laveront à l’eau de mer et se rinceront d’un litre d’eau douce. Tandis qu’il pêchera, elle cultivera maïs, patates douces, haricots et potirons, un peu plus loin dans la montagne, là où la terre est plus riche. Ni auto, ni vélo. Ils se rendront en ville en taxi collectif pour acheter un peu de riz (importé de Thaïlande) contre quelques escudos gagnés grâce à la vente de sable marin ou de pierres arrachées au sol. Et, s’ils ont le talent du chef, peut-être vendront-ils quelques toiles. Ultime coutume, l’enterrement. Transporté dans un cercueil de bambou, le corps est déposé à même la terre au cimetière voisin où les Rabelados ont désormais droit d’accès. Entre les doigts de l’enfant décédé, on glissera une fleur, jouet à partager avec ses copains du Paradis. Et on ne le pleurera pas puisque c’est un ange. Pour tout symbole, une simple croix de bois. Après une semaine de silence, visites et litanies se succèderont sept jours et sept nuits durant au domicile du défunt, éclairé de bougies et dont le sol aura été tapissé de nattes de feuilles de bananiers.

Des 'anges à chaîne de diable'
Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, des prêtres Cap Verdiens formés par l’Église portugaise prêchaient un catholicisme laxiste teinté d’animisme. Eux aussi polygames et pères de famille nombreuse, ils étaient très respectés. En 1942, l’État Portugais -le dictateur Salazar à sa tête- organise une visite de l’île pour établir un rapport sur la communauté catholique. La situation l’incite à dépêcher de nouveaux hommes d’Église venus de Rome afin d’y mettre un peu d’ordre. Dès l’arrivée des Capucins en robe blanche et chapelet au poignet, la moitié de la population s’oppose aux rituels imposés par ces «anges à chaînes de diable». Le Gouverneur portugais du Cap Vert fait brûler la Bible et les maisons de pierres des derniers résistants. Poursuivis, discriminés, les désormais Rabelados qui ne sont pas déportés vivent réfugiés dans la montagne où ils construisent des huttes faites de bois, de bambou et de paille, toutes orientées vers Jérusalem. Bannis puis résolument dissidents, ils s’accrochent à leurs valeurs traditionnelles. Autrefois rassemblés à Archada Berbel, ils sont maintenant répartis entre quelques villages au nord de l’île. Refusant de travailler pour l’État et de payer des taxes, ils se sont tournés vers les métiers manuels. Pêche, un peu de culture, élevage de quelques cochons noirs et de poulets assurent chichement leur auto-suffisance essentiellement végétarienne. Et aux hôpitaux, ils préfèrent leurs médicaments traditionnels prescrits selon le calendrier lunaire. Le tchetcho est choisi par consensus et nommé à vie par les Anciens à la suite de son père. Conseiller, médiateur, c’est lui qui lit la Bible et dirige les litanies des samedis et dimanches, cantiques repris par un choeur d’hommes. Chaque cérémonie célèbre un saint et une sainte que l’on mariera en fin de cérémonie avant de partager un repas communautaire, chacun apportant son tribu.

La cause de Maria Isabel Alves
Car avec l’autonomie financière et spirituelle, la solidarité est une autre de leurs valeurs culturelles. Une tradition Cap Verdienne, vestige de l’esclavage et d’une mentalité insulaire et perpétrée par les famines et les vagues d’émigration. Et si la polygamie est chose (discrètement) banale dans l’archipel catholique, chez les Rabelados, elle se justifie d’autant par l’entraide sociale: une femme veuve ou délaissée par son mari sera prise en charge par un autre.

Seulement voilà, nous sommes au XXIe siècle. La voiture, la télévision et le téléphone ont fait leur apparition dans l’île. Surtout, la sécheresse a vidé les rivières et étouffé les cultures réduites à quelques vallées arrosées de juillet à septembre. Le Cap Vert est sous perfusion internationale. Quant aux plantes médicinales traditionnelles -pour peu qu’il y ait de l’eau pour les cultiver-, elles ne sont pas toujours de taille à affronter les nouvelles maladies, notamment dermatologiques. Résistants puis parias, les Rabelados sont aujourd’hui démunis. Émigrée à l’âge de 13 ans, la Cap Verdienne Maria Isabel Alves s’était juré de revenir au pays. Masseuse-thérapeuthe et artiste plasticienne, elle s’est reconnue dans les valeurs de cette communauté aussi indépendante qu’incomprise et dotée de talents manuels et artistiques indéniables. «Étrangère» et inconnue de l’administration locale après vingt-trois ans d’absence, la tâche n’était pas facile.

L’art des rebelles: un compromis
En 1999, elle convainc Senor Agostinu, l’ancien chef des Rabelados, de concilier sa culture avec le Cap Vert contemporain: ce sera la réintégration par l’art. Et Misa -ici, on ne s’appelle que par son surnom- de frapper à toutes les portes, Organisation Mondiale pour la Santé (OMS), coopérations Autrichienne et européenne, Ministère de l’Agriculture et service de l’alphabétisation. Son credo: revaloriser le patrimoine et la diversité culturelle des Rabelados et leur permettre un développement économique. Assistée d’étudiants et de professionnels volontaires, Misa met en place un programme de scolarisation et de vaccination, fait enregistrer les habitants à l’état civil, obtient que les bus scolaires s’arrêtent dans le village du tchecho et ouvre un atelier de peinture et de sculpture. En 2007, le gouvernement du Cap Vert s’implique à son tour. Dix ans après l’engagement de Misa, vingt-deux enfants de Spinu Branco vont à la crèche créée sur place et surveillée par les grands-mères, quarante-huit à l’école primaire, huit au lycée de Calheta et, ultime fierté, un étudiant à l’université de Praïa, la capitale. Si le créole reste la langue nationale, les Rabelados parlent et écrivent désormais en portugais, la langue officielle. Héritage de plus de trois cents ans de traditions, le respect des hommes prôné par les Rabelados n’est plus bridé par des lois religieuses ou politiques mais économiques. Le manque d’eau et l’absence de matières premières rendent ici la vie encore plus difficile. Indispensable à la cuisson du pain, des céréales et des légumes, le bois fait gravement défaut. Pas un arbre, même en ville, qui ne soit estropié, ses branches les plus accessibles sciées par les femmes. Quand manque le plus élémentaire, bâtir des maisons traditionnelles est une gageure supplémentaire pour les Rabelados: il leur faut se rendre à pied chez les cultivateurs de bambous au centre de l’île, acheter, couper eux-mêmes les tiges et payer la location d’un camion pour rapporter le matériau précieux. Soit trois à quatre jours de travail onéreux. Dans le contexte économique et social du pays, on peut s’interroger sur la pertinence d’investir dans une activité non (encore) lucrative. Tenter d’accorder modernité tout en préservant ses valeurs identitaires relève de la haute voltige. Encouragée par son Prix de la Fondation Sommet mondial des Femmes 2007, Misa ne lâche pas prise. Les bénéfices de l’artisanat qu’elle a initié ont permis l’achat d’un bout de terrain pierreux (2€ le m²), désormais vitrine des Rabelados de Spinho Branco. Six peintres vendent régulièrement leurs œuvres dont certaines ont été exposées lors de manifestations européennes dont l’ARCO de Madrid. Très fière de son œuvre, Misa poursuit son projet: d’autres cases traditionnelles, un atelier de céramique, un terrain réservé à la culture hydroponique, un potager destiné aux plantes médicinales, un petit musée et une salle de restaurant pour les visiteurs. À flanc de coteau, six petites cases en bambous en cours de construction accueilleront touristes et volontaires. Pour faciliter l’organisation et assurer cette «belle composition communautaire» selon Misa, chacun aura sa charge. «Démarche commerciale», «tourisme culturel»…les initiatives de Maria Isabel Alves ne font pas l’unanimité. Mais c'est sans doute le seul moyen de préserver une certaine culture Cap Verdienne, disparue des autres villages où, faute de Chef et de respect des traditions, la communauté de Rabelados a été dissolue.

Guide pratique

Y aller
Vols TACV à partir de 540€ au départ de Paris (pour Praïa et Sal). Vols inter-îles (140€ A/R avec l’Air Pass réservé aux passagers des vols internationaux TACV, sinon 210€). Tél.+ 33/1.56.79.13.13. www.flytacv.com
Tour operator: Le Cap Vert en liberté, 9 jours à partir de 1250€ . Akaoka, concepteur de Voyages Aventure sur mesure. www.akaoka.com

À offrir
Carnets et stylos pour les écoliers, échantillons de produits de beauté pour les jeunes filles et petits souvenirs made in Europe pour tous. Emporter l’excellent guide Olizane, 23€ et Le Petit Futé, 15€. Les toiles naïves des Rabellados de Spinhu Branco, en vente également au restaurant Casinha velha de à Prai, la capitale (de 30€ à 10 000€).
Contact: Associaçao dos rabelados da Ilha do Santiago, cp 790 Praia Ilha do Santiago, Cap Vert. rabellados@yahoo.com.
Pour faire un don: Associaçao dos rabelados da Ilha do Santiago, Caixa Economica de Cabo Verde, IBAN/NIB CV64 000 20 00015 28 37 35 10105.

Auteur:
Béatrice Leproux-Gillet
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N° 169 Mai 2012

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