Depuis Cuzco, laissez-vous embarquer dans la vallée sacrée des Incas jusqu'au Machu Picchu. Un pays aventureux qui défie l'imagination, au cœur d'un empire qui s'étendait de la Colombie jusqu'à l'Argentine et au Chili.
De la fenêtre de mon hôtel à Lima, je regarde songeur les parapentistes survoler crânement le Larcomar, le centre commercial ultra-moderne de Miraflores, bâti à flanc de falaises face à l'océan. Dans quelques heures, notre avion nous ramènera d'un périple de plus de trois semaines au Pérou. Comme dans un songe hallucinatoire, comme sous l'emprise de l'Ayahuasca, dans leur tournoiement incessant, je vois les hommes ailés se métamorphoser en condors. Ils m'attrapent dans leurs serres. Nous survolons l'Altiplano, les cités de Huacayo, Ayacucho... À 3.400 mètres au-dessus du niveau de la mer, à un millier de km au sud-est de la capitale, je reviens me poser dans l'ancienne capitale de l'empire inca.
Cuzco, le nombril du monde
Le ciel monochrome de Cuzco ressemble à une toile d'Yves Klein. La ville est quadrillée d'étroites ruelles rectilignes, soigneusement pavées et bordées de murs cyclopéens. À leur arrivée, les Conquistadores ont tenté de faire disparaître toute trace des Incas, ils ont bâti d'autres murs, d'autres maisons, mais les blocs de pierre polis à l'obsidienne sont toujours là, inaltérables. Alors que l'église de Santo Domingo a déjà été restaurée à deux reprises, Qoricancha, le temple du Soleil, traverse les siècles.
Venus des rives du lac Titicaca, où le dieu créateur Viracocha leur donna naissance, les deux premiers Incas -Manco Capac et sa soeur-épouse Mama Occlo- marchèrent jusqu'à ce lieu où le bâton d'or de Manco s'enfonça tout entier dans la terre, signe de fertilité. Ainsi naquit Cuzco, le 'nombril' en Quechua, le centre de l'empire. À son apogée, il s'étendait de la Colombie jusqu'à l'Argentine et au Chili, par delà l'Équateur, le Pérou et la Bolivie, longeant le Pacifique et la cordillère des Andes. Après l'arrivée des Espagnols, Cuzco perdit son rang au profit d'Arequipa et Lima. Tirée de l'oubli par la découverte du Machu Picchu, elle est aujourd'hui le point de départ de toutes les excursions vers la vallée sacrée et une porte d'accès à l'Amazonie.
Il est encore tôt et il fait frais dans les ruelles menant à la Plaza de Armas. Nous croisons les premiers vendeurs de rue, emmitouflés dans leur poncho. La place est constellée de drapeaux rouge et blanc, mais celui qui bat dans le coeur des Quechuas est le drapeau wiphala aux sept couleurs - rouge (la terre), orange (la société), jaune (l'énergie), vert (l'économie), blanc (le temps), bleu (le cosmos) et mauve (la politique).
Pour éviter le soroche -le mal des montagnes-, nous nous octroyons deux jours d'acclimatation à l'altitude. Ce n'est pas du luxe: malgré les maté de coca que nous ingurgitons pour calmer nos palpitations cardiaques, nous mettons plus d'une heure pour grimper les ruelles de San Blas, le petit quartier bobo de Cuzco. Aux abords de l'église, une femme coiffée de son chapeau 'métis' -haut et blanc, signe de son ascension sociale-, nous indique le Pacha Papa où Pavel, notre guide, nous a donné rendez-vous. Le Pacha Papa est un resto réputé pour ses pommes de terre (papa), sa viande d'alpaga et... ses cochons d'Inde rôtis. Curiosité locale, ce met censément savoureux est souvent reproduit sur les peintures de l'Escuela cusquena, à l'image de cette Ultima Cena, exposée dans la cathédrale: sur la toile, Jésus et ses disciples s'apprêtent à partager un cochon d'Inde autour d'une chicha, une bière de maïs fermentée. Autre détail iconoclaste, Judas y est dépeint sous les traits de Pizarro...
Le pays quechua
Au-delà des aspects artistiques et folkloriques, Pavel nous explique que la civilisation inca est toujours bien vivante dans la vallée sacrée. Comme à l'époque précolombienne, la croyance dans la vertu du travail coopératif, la maîtrise de l'agriculture et une spiritualité ancrée dans la pierre, le maïs et la montagne, habitent littéralement le peuple quechua.
En parcourant les alentours de Pisac, nous découvrons comment les Incas et leurs descendants ont aménagé chaque pouce de terrain. Bâtissant des murs de soutènement dans les anfractuosités les plus inaccessibles, des forteresses et des temples sur des à-pics vertigineux et d'impressionnants systèmes d'irrigation, encore en fonction. Comme à Ollantaytambo, où l'eau chemine par des canalisations souterraines et des aqueducs, qui la redistribuent vers des terrasses cultivées. L'eau coule de partout. A Maras, nous visitons d'immenses salines, issues d'un ruisseau d'origine volcanique sorti des entrailles de la terre. Selon la légende, un dieu mécontent aurait rendu le sol stérile pour punir sa population. Las, quelque 200 familles vivent aujourd'hui de la vente du sel et exploitent plus de 300 parcelles qui se transmettent de père en fils. Le ruisseau est capté en petits canaux, s'écoule dans ces bassins en terrasses où le sel cristallise et se dépose lorsque l'eau s'évapore. Le spectacle de la terre brune et du sel blanc mélangés est hallucinant de beauté.
La vallée de Lares
Pour éviter les chemins encombrés de l'Inca Trail, nous décidons de nous rendre au Machu Picchu par la vallée de Lares. Pour ce trek de quatre jours, outre Pavel, nous accompagnent un cuisinier et son assistant, épaulés par le propriétaire des trois petits chevaux qui transportent le matériel de campement et son fils, âgé d'une dizaine d'années. De Cusco, nous longeons en mini-bus le Rio Urubamba, direction Calca et Lares, où nous retrouvons nos guides. Après une baignade dans les sources d'eaux chaudes, nous entamons notre marche jusqu'à Huacahuasi (3.700 mètres) où nous dormons dans un village niché au milieu d'une vallée embrumée. Les nuits sont froides sur les haut-plateaux andins. Nous nous couchons tôt. Pavel nous a prévenus: la deuxième journée sera la plus éprouvante.
Nous sommes réveillés à 5h par un troupeau de lamas qui dévale brutalement la montagne. L'humidité transperce les laines polaires. J'enfile mon anorak, mes gants et mon chullo. Nous ne nous attardons pas autour du petit-déjeuner - pains grillés, oeufs et maté bouillant. La pente est raide, sinueuse et glissante. Près de huit heures de marche harassante nous séparent de la lagune d'Aruraycocha, que l'on aperçoit enfin aux alentours de 14h, en contrebas d'un col à plus de 4.400 m. Hors quelques lamas et la neige qui fait son apparition, achevant de nous épuiser, nous ne rencontrons pas âme qui vive durant cette ascension pénible, néanmoins ponctuée de paysages à couper le souffle.
Le troisième jour se décline en pentes douces, sous le soleil. Il fait même chaud. Tout le monde a retrouvé le sourire. Nous arrivons à Ollantaytambo en milieu d'après-midi. Le train pour Aguas Calientes, ville de départ pour le Machu Picchu, part dans quatre heures. Le temps de profiter d'une douche chaude dans une auberge du coin et de siroter quelques pisco sour sur la terrasse de l'Inka Park Hostal, je pars à la découverte de cette authentique cité inca préservée du temps. Olantaytambo est dominée par une forteresse imprenable qui protégeait l'accès au Machu Picchu. Siège de nombreux combats entre Incas et Espagnols, la ville a toujours été habitée. Elle est bâtie selon le principe des canchas: les maisons sont groupées autour d'une cour centrale avec une entrée unique, fermée par une porte de pierre pivotante. C'est l'un des seuls vestiges de l'architecture urbaine inca.
Fascinant Machu Picchu
D'Olantaytambo à Aguas Calientes, le voyage en train dure en moyenne deux heures. Les liaisons sont assurées par PeruRail. Cette compagnie s'enorgueillit de voies figurant parmi les plus hautes de la planète. PeruRail jouit surtout d'un monopole qui lui permet de pratiquer des tarifs exorbitants (31$ l'aller-simple pour les places les moins chères), sans pour autant palier à la vétusté de son matériel (les pannes sont fréquentes). Nous arrivons à Aguas Calientes en pleine nuit noire, le village totalement plongé dans l'obscurité suite à une panne d'électricité. Lugubre! Au petit matin, nous découvrons cette cité du bout du monde, digne d'un décors de far-west -l'essentiel de l'activité s'y concentre le long de la voie ferrée.
Départ à 5h30 pour le Machu Picchu. Une centaine de visiteurs s'agglutinent déjà devant la gare des bus. Là encore, les tarifs frisent l'arnaque: 15$ l'aller-retour pour moins de 5 kilomètres (certes, en pente raide). Ajoutez à cela encore 30$ pour l'entrée du site, multipliez le tout par 450.000 visiteurs par an... Le Machu Picchu est un enjeu économique majeur pour le pays. L'UNESCO a beau prévenir que le site ne pourrait pas supporter sans dommage plus de 500 visiteurs par jour, ces mises en garde ne semblent pas trouver d'écho.
Malgré la foule qui s'y presse chaque jour, cette vaste cité perdue dans la jungle surplombant la vallée de l'Urubamba, est magique. Rien que l'histoire de sa découverte par l'américain Hiram Bingham en 1911, mériterait un dossier dans ce magazine. Nous y passons la journée. À l'instar de Tikkal au Guatémala, le Machu Picchu impressionne autant par l'importance des constructions et leur état de conservation que par l'indicible splendeur du lieu. Fut-il résidence d'un empereur, refuge des vierges du Soleil ou dernière capitale inca? On l'ignore encore. Une chose est certaine, sa seule visite justifie un séjour au Pérou.
Y aller
Jetset Voyages propose 11 jours et 10 nuits à la découverte des plus beaux sites du Pérou.
Circuit accompagné: 1.346€/pers hors vol. Itinéraire en privé (avec guide-chauffeur francophone) 2.039€/pers (ou 1.676€ pour un groupe de 4), hors vol (www.jetset.to).
Autre agence de voyage conseillée: la belgo-péruvienne Peru Planet, installée à Cuzco (www.peru-planet.net). Contactez Dirk de notre part (peruplanet2009@yahoo.com).
Vols: Paris-Lima A/R (Ibéria via Madrid) 1.166€ ou 1.265€ sur KLM depuis Bruxelles (via Amsterdam).
Où loger
À Cuzco: le Monasterio, ancien monastère du XVIe siècle (www.monasterio.orient-express.com). Plus abordable mais très confortable, le San Agustin, également très proche du centre (www.hotelessanagustin.com.pe).
Au Machu Picchu: le très luxueux Machu Picchu Santuary Lodge, le seul hôtel adjacent au site, tenu par l'Orient-Express (http://machupicchu.orient-express.com). A Aguas Calientes: quantité d'hôtels, auberges et pensions pour routards et randonneurs.
Emporter/Rapporter
Anti-moustiques, Ercéfuryl, et aussi Piracetam contre le mal d’altitude. Les vaccins contre la diphtérie, hépatite A et B, tétanos/poliomyélite et typhoïde sont recommandés, et celui contre la fièvre jaune, (théoriquement) obligatoire pour ceux qui se rendent en Amazonie. Carte Visa, Dollars US et Soles (en petites coupures) pour négocier un cadre en bois de cèdre (3€), un plaid en alpaca (40€, dix fois plus s’il est en vigogne), des bonnets péruviens (chullo), la copie d’un Ange de l’École de Peinture de Cuzco (20€). Guides Gallimard (Bibliothèque du voyageur) pour la culture, et Lonely Planet pour le pratique.
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