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01
Jan
2010

Suru, la vallée des femmes

Au cœur de l'Himalaya indien -dans l'état du Jammu-Kashmir- la vallée de la Suru est à la frontière des mondes. Sur la route du Zanskar, entre Ladakh et Cachemire, bouddhisme et Islam, la vie y est austère sous l'influence de l'Iran.

Reportage François Struzik.

'Kiki Soso Aygalo...' le chauffeur se signe rapidement en franchissant le Fotu-La (col) sur l''Himalayan Highway'. La route depuis le monastère de Lamayuru se déroule en lacets dans un nuage de poussière aveuglant les ouvriers accroupis qui entretiennent la plus haute voie du monde. La température est encore fraîche. Depuis quelques jours, les camions peuvent franchir les cols enneigés et approvisionner les vallées de l'Himalaya coupées de tout en hiver. 'God is the owner' ou 'Allah Akhbar' écrits en lettres d'or sur leurs antiques camions décorés, les chauffeurs enfilent un thé brûlant avant de reprendre la route de Kargil. Quelques villages s'accrochent à la route. Les maisons bouddhistes blanches et noires, recouvertes de drapeaux de prières et de masques sensés effrayer les démons, se regroupent autour de taches vertes dans le paysage aride, fruit d'un travail d'irrigation intense dans ce désert situé à plus de 4.000 mètres d'altitude. Bulbes brillants et minarets blancs, les majids (mosquées) apparaissent de loin en loin dans le paysage. Dernier témoin avant Kargil de la présence ancestrale du bouddhisme dans la chaîne himalayenne, le Bouddha 'Maitreya' (du futur) taillé sur neuf mètres dans la roche apparaît dans la lumière du soir. Des taxis collectifs provenant du Zanskar déchargent des villageois éreintés par la route pour quelques dévotions. Des enfants rentrant de l'école font tourner le moulin à prières du Chamba Gompa de Mulbekh.

Les vallées sont des mondes à part
Comme pour marquer un frontière, deux monastères observent la vallée au-delà de Bouddha. À quelques heures de route, le panneau à l'entrée de Kargil semble leur répondre: les Imam Khomeïny et Khameneï accueillent les voyageurs sur le chemin surplombant Kargil. En carte postale, en affiche, en mp3 téléchargeables,... les Imams iraniens fleurissent dans le Main Bazaar. Quelques femmes en tchador noir se faufilent entre les boutiques de vêtements de contrefaçon. L'atmosphère est tendue. La 'ligne de contrôle' -frontière disputée entre le Pakistan et l'Inde- est proche. Kargil fut encore l'objet d'une offensive en 1999. La Suru qui descend des glaciers Nun-Kun est une échappatoire facile. Le Musée de la route de la soie à l'orée de la ville ne peut qu'être une invitation au voyage. Quelques kilomètres au sud de Kargil, la Suru est toujours une vallée large et verdoyante. Seule issue carrossable du Zanskar, l'ouverture du col Pensi-La, bloqué quatre mois par an, est attendue par les Zanskaris et les habitants de la Suru. À l'affût dans leurs 4x4 indiens, les taximen de Kargil négocient à prix d'or les 235 kilomètres de route sinueuse et défoncée reliant Padum. À quelques pas d'un pont suspendu typique de l'Empire britannique, deux tombes du XIXe siècle témoignent de l'importance de cet axe de communication vers le Zanskar et le Cachemire... et de son contrôle. Deux jeunes officiers ont perdu la vie lors d'un assaut de gangsters Kuth. Bandits de grands chemins, ils rançonnaient les paysans et les marchands cachemiris. De l'autre côté du pont, sous une minuscule tente de coton, deux policiers contrôlent toujours le passage: ils doivent interdire les treks dans les vallées occidentales de la Suru. Le conflit au Cachemire n'est pas loin. Les habitants de la Suru n'ont pas de volonté indépendantiste ou de rattachement au Pakistan voisin et... sunnite. Dans le village de Khartse, deux mollahs portant le turban à la mode iranienne passent sur le chemin surplombant un immense Bouddha taillé dans la roche. Ils remontent une vallée latérale et grimpent dans les villages suspendus à flanc de montagne pour faire la quête en faveur des victimes chiites du monde entier. Assis en tailleurs dans une pièce de la maison en argile, des jeunes gens boivent le thé sous les portraits d'Ahmadinejad et de Khomeïny. Leur avenir semble se dessiner en Iran. Ils peuvent y obtenir des bourses d'études et du travail. De son côté, l'Iran leur envoie des mollahs pour éduquer les jeunes.

Économie de survie maintenue par les femmes
Située entre 2.000 et 4.000 mètres d'altitude, la vallée de la Suru est une terre aride. L'agriculture dans la vallée est le fruit du travail de domestication des torrents se déversant de la montagne. Pour améliorer le quotidien, les hommes partent travailler à Kargil, Delhi ou sur les routes comme chauffeur ou manoeuvre. Ne restent au village que les femmes, les enfants, les vieillards et... les Imams. Descendant des pâturages d'altitude avec leur troupeau, les jeunes filles réajustent strictement leur voile en entrant au village. Les jeunes garçons, en vêtements occidentaux, jouent tranquillement au cricket sur la route. Les quelques hommes restés au village s'affairent autour d'une maison en construction. S'enfuyant avec leur panier d'osier sur la tête ou enroulant leur voile devant l'étranger, les femmes sont partout: ramassant des déjections sèchées qui serviront de combustible, regroupant les troupeaux, travaillant dans les champs leur bébé sur le dos ou à leurs pieds. Toute la richesse de l'économie de survie qu'elles maintiennent provient de la montagne. Les torrents sont canalisés dans d'innombrables biefs familiaux très étroits vers les champs d'orge. Avec une pelle, elles construisent de petites digues qui dévient l'eau vers les parcelles à irriguer. Au-dessus du village, là où le courant est encore puissant, dans de petits moulins à eau individuels construits en pierres sèches, des meunières couvertes de farine d'orge contrôlent la vitesse des meules. La farine une fois grillée -tsampa- constituera l'élément principal de l'alimentation. Chaque famille ne produit que pour se nourrir. Accroupis par terre près du ruisseau, un grand-père, ses filles et petites-filles prennent le thé en y ajoutant quelques cuillères de tsampa. Pour améliorer le quotidien, ils coupent des peupliers. Ébranchés et écorcés, ils seront revendus au Zanskar -dénué de forêt- comme matériau de construction.

Une vie difficile au pied du glacier
Plus haut dans la vallée, la montagne mange la plaine, les flancs sont plus abrupts, les champs plus étroits. L'air glacé venu des glaciers Nun et Kun (7.000 mètres) fige la lumière du soleil. En partant vers les pâturages avec les jeunes filles, le bétail brise la glace qui s'est formée durant la nuit sur le chemin. Au pied du village de Parkachik, quelques terrains arables en terrasse ont été gagnés sur la montagne. Le village est complètement isolé durant l'hiver et dispose de peu de ressources pour vivre en autarcie. Les maisons en briques de terre séchée contrastent par leur simplicité avec la majid blanche faisant face au glacier. Ces dernières années, celui-ci a perdu de sa magnificence. Dans l'écosystème fragile de l'Himalaya, le réchauffement climatique a transformé le paysage: le glacier fond massivement depuis 6 ans. Le cône de déjection n'atteint plus la rivière comme jadis: la glace a fondu et laisse un mur d'alluvions béant sur plus de 20 mètres de hauteur! La route se faufile dans une vallée de plus en plus serrée jusqu'au premier village bouddhiste de Rangdum, au pied du col Pensi-La qui ouvre l'accès au Zanskar. La séparation entre les communautés est assez franche et le climat, sans être hostile, est parfois tendu. Loin des querelles sur l'autonomie du Cachemire, un chemin de berger remonte la vallée perpendiculaire du Batsu pour rejoindre le Bouddha de pierre de Mulbekh en quelques jours. Sur les éperons rocheux, les cols, au sommet des villages, des constructions cubiques blanches ponctuent le paysage. 'Hanka' contenant des Sutras du Coran du côté musulman, ils deviennent 'chorten' ornés de drapeaux de prières bouddhistes et enfermant des mantras. De village en village, les 'Salam Alekoum' cèdent le pas au 'Julay' ('bonjour' en ladakhi). Impassible dans l'air glacé, le Nun-Lun observe la poussière soulevée par le ballet des camions bariolés. Dans les champs irrigués par l'eau des montagnes, du matin au soir, les femmes portent la survie de la vallée de la Suru.

Guide pratique

Y aller
L'arrivée à l'aube à l'aéroport de Leh est une expérience en soi. Les moteurs de l'avion Jet Airways arrêtés, le silence de l'Himalaya envahit la piste. La petite ville -capitale du Ladakh- s'animera de multiples échoppes pour touristes, agence de trek, guest-houses,... Le séjour dans la ville est une étape indispensable pour s'acclimater à l'altitude (3.600 mètres) avant d'entamer un déplacement. Leh peut s'avérer très plaisante pour ses jardins, son patrimoine ou la gentillesse des Ladakhis ou extrêmement pénible si l'on reste collé à l'amas de trekkers agglutinés au centre.

Loger à Leh
Le quartier Changspa est idéal pour trouver une belle guest-house calme et authentique:
- Greenland, l'une des premières guest-house de Leh, familiale, entourée d'un jardin écologique, est un havre de relaxation. Changspa road. Tél. +91/1982.253.156.
- Gomang guest-house: très au calme, près de magnifiques stupas. C'est presque la campagne à 5 min du centre. Nochung upper Changspa. Tél. +91/1982.252.657.

Dîner à Leh
- Lala's café est situé dans le quartier historique de Leh. Dans une maison traditionnelle restaurée par une ONG allemande, le café dispose d'un terrasse donnant sur Leh et... d'une cafetière à expresso!
- Le Café Jeevan sur Changspa Road est un restaurant doublé d'un café librairie. On peut siroter un bon thé tout en lisant un des albums de Tintin disponibles à la consultation.

Trekking
De nombreuses agences de voyages proposent leurs services. La Ladakhi's women's travel company se démarque par son encadrement exclusivement féminin. Les séjours organisés privilégient les treks respectueux de l'environnement et les séjours chez l'habitant. Thinlas Chorol. Tél. +91/1982.250.973.

Visites
L'ONG Tibet Heritage Fund organise une promenade dans le Leh historique (Leh Heritage Walk) au départ du Lala's café. Tél. +91/1981.250.175.

À savoir
L'Himalaya est un écosystème fragile. Sa survie dépend également du comportement des voyageurs. Il est important de penser à limiter l'impact écologique de son séjour en préférant par exemple, les logements utilisant l'énergie solaire, mais aussi en limitant sa consommation d'eau sanitaire, en emportant avec soi les déchets tels que papier d'emballage, piles... ou en évitant les moyens de transport individuel polluant (moto). Des initiatives comme Dzomsa offrent des services écologiques (lessive, eau filtrée, produits naturels,...) qui garantissent un revenu aux communautés de femmes locales. Main Bazaar et Changspa Road. Tél. +91/1982.250.699.

Auteur:
François Struzik
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N° 169 Mai 2012

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