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31
Déc
2009

Tamil Nadu, berceau de l'art tamoul

Brihadeeshawara

Airavateshwara

La police de Pondichery

Danses sacrées

Vue sur les rizières

Depuis les vagues redoutables du golfe de Bengale jusqu'aux monts Cardamone, sur la route des épices ouverte à Pondichéry, le Tamil Nadu se découvre de temples en temples, de bassins sacrés en bas-reliefs rupestres.

Reportage Béatrice Leproux. Photos Olivier Thomas.

À grands renforts de klaxon, la voiture double au jugé, repoussant in extremis deux et quatre roues sur le bas-côté, frôlant le cuir des bêtes, la tôle des bus surchargés et dénués de vitres et les saris montés en amazone à l'arrière des motos. Après quelques montées d'adrénaline, on se fait très bien à la conduite locale: il suffit de s'en remettre à Shiva, distracteur du mal. Plus loin, dans les canaux, des villageois pêchent et se lavent parmi les buffles noirs et les lavandiers qui battent les dotis -jupes des hommes-. Des groupes d'adolescentes en uniforme longent les routes, leur longue natte dans le dos ou les deux repliées en boucle autour de l'oreille, selon les règles de leur établissement scolaire. Uniforme et déjeuner compris, l'école publique est gratuite pour tous jusqu'à quatorze ans, et pas vraiment obligatoire. Dès l'âge de quatre ans, on y apprend d'emblée la langue locale -le tamoul-, et à dix ans, l'hindi et l'anglais, seule langue commune à tous les Indiens des hautes castes. Le pays compte en effet une trentaine d'idiomes à la calligraphie, l'orthographe et la prononciation différentes. Ancienne actrice de Bollywood (laisser-passer très en vogue chez les politiques) et célèbre pour ses initiatives sociales, l'ex-chef ministre du Taril Nadu a instauré l'apprentissage obligatoire de l'anglais. On lui doit aussi ces grands vélos verts -un par famille- destinés à inciter les filles des villages isolés à se rendre à l'école. Pas sûr que ce soient elles qui en profitent... Avec la distribution de repas gratuits dans les Temples contrôlés par l'État, Gayalaleta a aussi entamé le mouvement d'intégration des Intouchables, basse caste bannie de tous. Révolution dans ce pays: le gouvernement favorise désormais les exclus en leur offrant l'école gratuite et les prêts bancaires. Certains Intouchables deviennent avocats ou ingénieurs, mais continuent à se marier entre eux, et exceptionnellement, avec des Mauriciens ou des Réunionnais. Proie idéale des églises Pentecôtistes et de Jéhovah venues des États-Unis, les plus pauvres se convertiraient volontiers contre un bon paquet de roupies. Intouchables ou pas, on assiste à des cérémonies de conversion de masse au Tamil Nadu.

Entre les statues de Dupleix et de Gandhi
Récemment renommée «Puducherry» (nouvelle ville), Pondichéry est un mini-État. Un péage et d'immenses portiques marquent l'entrée de la ville au Nord, au Sud et à l'Ouest. Depuis 1954, l'aventure coloniale de la France en Inde est terminée. Mais pas tout à fait oubliée. Côté Blancs -la ville est divisée en deux par un petit canal douteux-, des panneaux indiquent «No horn» et la cigarette est malvenue. Les rues portent toujours les noms de La Bourdonnais, Saint Louis ou Romain Rolland, et les policiers, le képi. Rouge celui-ci. Longées de façades bicolores, les rues ont été récemment pavées de ciment et dotées de trottoirs. Il resterait une communauté pondichérienne francophone (8.000 membres) avec son lycée, ses demeures créoles, ses joueurs de pétanque, ses maisons d'édition, ses religieuses de Cluny et leurs broderies, ses anciens militaires français qui commémorent toujours les deux armistices et son mensuel, Le Trait d'Union, publié depuis 1945. Redevenu «Territoire de l'Union indienne» en 1962, Pondi vit de l'industrie textile, électronique et du tourisme et compte un nombre effarant de fonctionnaires. Sur la promenade du bord de mer sans plus de trace des dégâts du tsunami, quelques touristes déambulent au milieu des saris entre les statues de Dupleix et de Gandhi, son bâton dirigé vers la mer. Guitare dans le dos, quelques Babas cools montés sur des motos sont en route pour Auroville. Centre de méditation créé en 1968 par la Mère -successeur du fameux maître Sri Aurobindo-. La «cité utopique» accueille hommes et femmes venus du monde entier pour découvrir un sens nouveau à la vie.

S'assurer fidélité et prospérité
En attendant, de l'autre côté du canal, c'est la «ville noire». L'Inde, la vraie, enivrante, crasseuse et colorée. Comme partout dans le pays, il est impossible d'évaluer les distances -ici, on parle en heures, pas en kilomètres- et de décrypter les rares panneaux de signalisation. Difficile pour un 'expat' d'affronter les routes truffées de nids de poule, la circulation hasardeuse et les barrages très officiels destinés à racketter l'innocent. Pour vivre l'Inde tranquillement, sans stress ni paranoïa, optez pour la voiture avec chauffeur et le guide à l'anglais compréhensible pour décrypter l'un des états les plus religieux du pays. Le Tamil Nadu affiche une vie politique intense et une identité régionale très forte: on y parle la même langue depuis vingt-cinq siècles. Et, on y vient de toute l'Inde pour apporter ses offrandes. À l'intérieur des terres insuffisamment irriguées, la route bordée de tamariniers longe des rizières festonnées de cocotiers, de plantations de bananeraies et de champs de coton. À 25 kilomètres de la mer, la chaleur est intense et moite. Des crocos somnolent près d'un barrage à demi asséché. Le paysage est plat et sec. Les rizières sont taries à cette période de l'année et des vaches grises, brunes, blanches ou ocre comme la couleur de la terre, se régalent de paille de riz. Dans le temple fortifié d'Airavateshwara près de Tanjore comme dans tout le Tamil Nadu, on vénère Shiva depuis des siècles. Bâtis au VIIe siècle, puis embellis et agrandis, certains temples sont de véritables villes, avec leur succession d'enceintes où s'affairent brahmanes, gardiens, marchands du temple et familles entières de pèlerins. Posés sur une plate-forme de granit et montés en briques recouvertes de stuc, ils arborent une, deux ou trois tours qui rappellent les Proms du Cambodge. Jusqu'au fait de ces gopurams se sont nichées une multitude de statues, divinités debout, assises ou dansant, autrefois peintes de rouge, vert et bleu, aujourd'hui ocres ou noircies d'humidité. Pénétrer jusqu'au sanctuaire, écouter le brahmane réciter une prière en sanscrit et mains jointes sous le menton, se laisser bénir et marquer de rouge entre les deux yeux pour s'assurer fertilité et prospérité. Contre dix roupies, souvent la seule rémunération du prêtre. Ce vendredi, comme tous les quinze jours à Tanjore, on se presse pour déposer ses chaussures à la consigne du temple dédié à Shiva. Immense, majestueux, magnifique, il dégouline d'eau, de lait de coco, de poudre de santal et de curcuma... À ses pieds, trois adolescentes habillées de rouge, d'or et d'argent, peau blanchie sous le lourd maquillage, dansent jusqu'au bout de leurs doigts. Perché sur un échafaudage, un brahmane déverse les épices sacrées sur l'animal de granit tandis que plusieurs centaines de fidèles se recueillent en silence. C'est la Douche sacrée du taureau Nandi, monture du dieu Shiva.

Les Intouchables des montagnes
Sur fond de musique et de psalmodies, la foule joint les mains devant le visage ou, dans les moments les plus intenses, au-dessus de la tête. Enfin, le brahmane brandit une poterie colorée d'où débordent quelques feuilles de manguier. L'assemblée se lève. Après une ultime prière en sanscrit, le prêtre renverse l'eau sacrée puisée dans le fleuve et mélangée d'un peu de jus de citron vert. C'est la fin de la cérémonie. Pliées en deux au-dessus de leur balayette en paille de riz, des femmes chassent jusqu'au dernier grain de poussière. Purifié, le taureau Nandi est ceint d'un doti blanc qui le protègera des impuretés jusqu'à la prochaine cérémonie. Derrière, prêtres et assistants versent les restes de lait et de yaourt aux bouteilles en plastique qui se bousculent et se tendent avec ferveur. On partage en famille sur place, en prenant soin d'en mettre de côté pour un parent invalide. Déposée sur son petit autel domestique, la nourriture sanctifiée purifiera la maison. Ici et là, des terrains à bâtir sont délimités par des poteaux en ciment, parfois piqués d'un fanion coloré, histoire de décourager les Gypsies, squatteurs à jamais indélogeables une fois montée leur cahute à toit de palmes. Ils sont les Intouchables des montagnes, nomades bannis des villages. Ce mot, empreint de mépris dans la bouche des Tamouls, est associé à la «nourriture sale». Vêtus d'un simple pagne, les Gypsies se nourriraient de souris, d'écureuils et autres petits mammifères. Des champs de canne à sucre et quelques plantations de teck annoncent l'une des sept villes saintes de l'hindouisme tout aussi fameuse pour son industrie de tissage. Kanchipuram grouille de monde: qui rentre ou va au travail, se rend au marché ou au Temple pour se faire bénir par l'éléphant de service d'une tape de trompe sur le haut du crâne (cinq roupies). On circule le long d'échoppes de tôles bringuebalantes parfaitement agencées, sous une armada d'affiches politiques, évitant de justesse bêtes, vélos, motos pétaradantes, rickshaws (triporteurs) et piétons tout aussi insouciants. Une vache et des chiens errants cherchent leur repas dans un tas d'ordures. Flanqués sur les façades criblées d'enseignes publicitaires criardes, des épouvantails repoussent les mauvais esprits. Tandis qu'à même la terre sur le perron, un motif dessiné chaque matin à la poudre de riz invite les dieux à pénétrer dans sa maison. En avançant vers l'Ouest, concombres, aubergines, manioc, tomates, goyaves et papayes, et même un tracteur, annoncent l'État le plus riche et le plus alphabétisé d'Inde, le plus vert aussi: de l'autre côté des montagnes, le Kerala est un autre pays.

Guide pratique

Y aller
Avec un excellent rapport qualité-prix, FRAM propose un parcours exceptionnel depuis Madras au Tamil Nadu jusqu'à Bengalore dans l'État du Tarnataka en passant par Cochin au Kerala: visites de sites classés au patrimoine mondial, guides francophones captivants, hôtels somptueux idéalement situés et cuisine savoureuse et sans risque. Vol aller-retour, 13 jours en pension complète, 2.750€ TTC par personne en chambre double (au départ de Paris avec Lufthansa, via Francfort). www.fram.fr

Décalage: + 3h30, une broutille après un voyage tout confort jusqu'au bout des pieds avec service de grande qualité sur une ligne régulière de Jet Airways au départ de Bruxelles. 2 moussons d'été: de juin à septembre et en novembre et décembre.

Auteur:
Béatrice Leproux-Gillet
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N° 169 Mai 2012

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