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27
Aoû
2010

Le Far West

Chaque année depuis 45 ans, une armée de cowboys à cheval et en 4x4 poursuit les plus dangereux des animaux. Munis d'un simple fouet et de radios, ils réunissent les différents troupeaux jusqu'à n'en former qu'un seul qu'ils mènent au galop jusqu'aux corrals du Custer Park.

Texte Béatrice Leproux-Gillet. Photos Olivier Thomas.

Cela fait maintenant trois semaines que, petit à petit, les équipes de wranglers rassemblent les différents troupeaux éparpillés dans les plaines. Poussées semaine après semaine jusqu'à la limite sud du parc, les barrières se fermant progressivement sur leur passage. Constitués d'une quarantaine de têtes chacun, ils se font et se défont au rythme des saisons. Après la période de reproduction de juillet-août, les femelles chassent les mâles adultes, contraints de vivre seuls ou en petits groupes, se frottant aux rochers et aux arbres pour se défaire de leur fourrure des grands froids. Ils retenteront leur chance l'an prochain, quitte à se battre jusqu'à la mort pour marquer leur supériorité. Chacun broute ses dix kilomètres par jour, se roulant dans la poussière pour se débarrasser des insectes tandis que les jeunes mâles mesurent leurs nouvelles forces. Après neuf mois et demi de gestation, les vaches mettront bas un seul veau au printemps. Il ronflera -un bison ne meugle pas- à ses côtés durant trois ans. Ainsi, chaque printemps, le troupeau double en importance. Le bison n'est plus une espèce en danger.

Mais l'hiver s'annonce rude: la sécheresse de ces dernières années a raréfié cette herbe riche en protéines et si chère aux bovins, à laquelle cette terre doit son nom: les grasslands. Les buffles auront beau brosser la neige du museau, il n'y aura pas à manger pour tout le monde. Il faut absolument réguler l'écosystème et réduire le cheptel. Veaux, génisses et jeunes taureaux en surplus seront vendus aux enchères pour la reproduction ou pour leur viande délicieusement maigre. Les mères seront vaccinées et leur dernier-né marqué. Quant aux vieux mâles solitaires, trop dangereux et laissés à l'écart, ils finiront en trophée dans le salon d'un chasseur, contre licence (4 à 15.000$) et cinq coups de fusil maximum. Leur cape finira en tapis, leur tête empaillée au mur et leurs antérieurs montés en pied de lampe.

Le bison n'a pas de prédateur
De loin, à le voir brouter en émettant des ronflements de satisfaction, on lui chatouillerait volontiers le museau. Ne surtout pas se fier à son apparence léthargique. Malgré sa lourdeur apparente et sa vue basse, compensée par un odorat très développé -il marche toujours face au vent- , sous ces yeux doux surlignés de rouge se cache une férocité contre laquelle aucun animal ne peut rien: le bison n'a pas de prédateur. Fascinant de puissance et de laideur, tatanka -bison en langue lakota- est le symbole de l'Amérique du Nord, des films western, des méchants cowboys et des indiens dévoreurs de son foie encore fumant. Plus que deux jours et quelques miles avant d'atteindre les corrals. La tension monte chez les hommes comme chez les bêtes. Très stressées, elles guettent la moindre occasion de quitter la horde et de faire demi-tour. Capable de prendre de vitesse bon nombre de chevaux -avec des pointes à 70 kilomètres à l'heure-, d'une résistance inouïe, le bison grimpe sans faiblir les pentes des collines douze heures durant. Même l'eau n'arrêtera pas sa course: c'est un excellent nageur.
Parmi les claquements de fouets et les cris aigus, ils sont plus d'un millier à cavaler dans la plaine, poussés par soixante cowboys et une vingtaine de voitures tous terrains, venus en renfort pour l'ultime étape du parcours. Après une prière collective, une armada de jambières de cuir et de bottes ornées d'éperons ont enfourché leur monture. Professionnels, cavaliers émérites triés sur le volet ou invités personnels du Gouverneur, femmes -une dizaine- et hommes montent pour la grande majorité leur propre cheval, rompu lui aussi à ce genre d'exploits.

D'une vélocité redoutable
Dans des parfums de sauge et de cuir, butant contre les pierres et avalant les branches mortes, les trucks hoquètent dans la prairie entre pins, bouleaux et cottonwoods, prêts à vrombir au secours d'un cavalier en difficulté, isolé et impuissant à contenir une échappée subite malgré ses hurlements et les claquements de fouets. Qu'un groupe de buffalos se détache du troupeau, dévale une colline et remonte contre le vent, et tout le travail sera à recommencer. Pire, une dispersion favoriserait une charge: séparé du troupeau, le bison est plus que jamais incontrôlable. Que ce soit pour protéger son veau ou pour marquer son territoire, il n'est pas rare qu'il charge piétons, chevaux ou même 4x4, pourtant trois fois plus lourds et plus rapides que lui. Les plus avertis des wranglers n'y dérogent pas: ne pas s'éloigner de sa portière de voiture, à maintenir ouverte absolument. À pied ou à cheval, ne jamais tourner le dos à un bison. Ne jamais sous-estimer sa rapidité: d'une vélocité redoutable, il suffit d'une seule seconde au mâle pour pivoter à 180° sur ses seuls antérieurs ou postérieurs. De charges déjouées en camions défoncés, les vrais accidents sont rares mais ne pardonnent pas. Les chevaux des round-up sont parfaitement dressés à observer les buffles, et leurs cavaliers au fait de leurs moindres comportements et réactions: queue dressée en signe de colère et d'agressivité, le buffle gronde, siffle et bave, balançant la tête ou raclant du sabot: il va charger. Il n'attaque jamais de face, mais de côté ou par derrière. Il y a cinq ans, une jument en a fait les frais. Sa cavalière ne l'avait pas vu. Son cheval, si. Déjà, le bison est sur eux. In extremis et pour protéger sa cavalière du choc, le pur-sang n'a que le temps de pivoter. De toute la puissance de leur monture, deux cowboys chargent à leur tour le taureau côté croupe, là où il est le plus léger et le moins dangereux. C'est l'unique recours. Déjà, d'un seul coup de corne, le cheval est éventré. Mais la cow-girl est sauve.

Une masse compacte et tressautante
Disposés en «V» autour de la horde, reliés par radio pour certains, les wranglers guettent le moindre signe de danger. Armés d'un simple fouet et, pour les chefs d'équipe, de pistolets chargés de balles endormissantes, ils se dévissent la tête, guettant le moindre comportement suspect tout en évitant troncs, roches et autres obstacles dissimulés dans les herbes. Au-delà des hommes à cheval, à grands renforts de coups de volant, des 4x4 secondent désormais les cowboys pour contenir les mouvements imprévisibles de la horde.
Plus que quelques centaines de mètres jusqu'à l'entrée des corrals. La cavalcade touche à sa fin. Le piège se referme. Place au spectacle! À l'approche de l'ultime barrière, rejoints par les trucks, les cowboys crient et font claquer leur fouet de plus belle, galopant dans un nuage de poussière au plus près de la masse compacte et tressautante. Plusieurs milliers de VIP, marchands et touristes se sont agglutinés en haut de la colline. De part et d'autre, l'excitation est à son comble. La terre tremble sous les milliers de sabots. Dans un vacarme assourdissant, sous les applaudissement et les cris, les bisons s'engouffrent enfin dans les corrals, escortés par les héros du jour qui brandissent fièrement leur Stetson, épuisés et radieux: cette année non plus, ni accident, ni blessé. 13h, tout le monde se presse vers les enclos où s'entassent des bisons paniqués. Que personne ne s'avise de les toucher. Les rangers maintiennent les curieux à distance des palissades. Il faut faire vite: pris dans un combat, des veaux risquent de se faire écraser. Dans les cris et les claquements du métal des grilles, les bisons sont poussés un à un dans des couloirs de fer, ruant et cognant de la tête jusqu'à parfois s'en arracher une corne. Le corps emprisonné, l'encolure prise dans un étau de fer, le front plaqué contre une plaque capitonnée, chaque buffle est enfin immobilisé, le corps haletant, soufflant dans ses naseaux dégoulinants de peur et de rage. «S» pour South Dakota, «10» pour l'année 2010, les fers rouges font grésiller et fumer les toisons des yearlings. Injection contre l'anthrax ou la bruxellose pour les femelles, l'opération ne prend que quelques minutes. La trappe s'ouvre. Manquant de se briser les antérieurs, la bête se cabre et se rue vers la liberté.

Guide pratique

Assister au « Buffalo Round up »

Plusieurs milliers de spectateurs viennent du monde entier assister à ce spectacle unique. Positionnés à distance du round-up, à pied ou à cheval (www.gunselhorseadventures.com) et tout contre les barrières des corrals, c'est l'occasion de vivre une semaine dans un film western.
http://gfp.sd.gov/state-parks/directory/custer/

Auteur:
Béatrice Leproux-Gillet
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N° 169 Mai 2012

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