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29
Oct
2010

Sarawak, voyage en pays dayak

Orangs-outans de Semengoh

Ouvert depuis 1975, le centre de réhabilitation de Semengoh accueille les orangs-outans malades, abandonnés ou victimes du braconnage.

Kuching, capitale du Sarawak

Kuching constitue la base arrière idéale pour rayonner dans le Sud-Ouest et visiter les parcs nationaux des environs.

Tambang sur le fleuve Sarawak

Les tambang sont des sortes de sampang sans voile, qui relient Kuching et les quatre kampung (villages) situés sur la rive opposée du Sungai Sarawak.

Batang Ai

Le parc national de Batang Ai englobe le bassin d'un lac issu d'une installation hydroélectrique. Il est situé à un peu plus de 4h de route de Kuching.

Batang Ai Longhouse Resort

Seul hébergement disponible à Batang Ai, le luxueux Longhouse Resort, géré par le groupe Hilton, est uniquement accessible par bateau.

Batang Ai Longhouse Resort

Au beau milieu du lac et au coeur de la jungle, le Batang Ai Longhouse Resort regroupe une dizaine de maisons construites sur le modèle des longhouses traditionnelles.

Batang Ai

Tout autour du lac, des dizaines de rivières s'enfoncent dans une jungle moite et peu hospitalière.

Le parc de Gunung Mulu

Inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, le Gunung Mulu est le plus ancien et le plus grands des parcs nationaux: 544 km² de forêt équatoriale primaire, où prospèrent une faune et une flore à la ...

Les grottes du Gunung Mulu

Caché sous la jungle, le réseau de grottes du Gunung Mulu est l'un des plus grands au monde. Les principales grottes sont accessibles à pied ou en pirogue.

Gunung Mulu

En fin de journée, des milliers de chauves-souris s'échappent de la Lang's Cave en vagues compacts pour se nourrir.

Situé au nord de l’île de Bornéo, le Sarawak est le plus vaste Etat de Malaisie. Tout à la fois terre d’aventures et lieu mythique, le Sarawak est recouvert de jungles impénétrables et de réseaux de grottes insondables. En quatre actes et autant d'escales, incursion en terre Dayak.

«Vous venez pour le Rainforest World Music Festival?», me demande mon voisin, un Chinois plutôt jovial, dans l'avion qui m'emmène de Kuala Lumpur à Kuching, première étape d'un périple de dix jours dans ce vaste Etat de Malaisie... J'avoue mon ignorance. Il me parle de ce événement qui se tient depuis quelques années en pleine jungle, à quelques kilomètres de la ville, et qui attire chaque année de plus en plus de visiteurs. «C'est le dernier jour, j'y vais chaque année, ajoute-t-il. Il y a Musafir Gypsies, un groupe du Rajasthan, qui joue ce soir...» Cool. Je le remercie pour le tuyau, mais ce soir, je récupère: malgré le service quatre étoiles d'Etihad Airways, près de 24 heures de vol, en comptant les escales à Abu Dhabi et Kuala Lumpur, ça vous plombe un aventurier!

Je jette un œil par le hublot: le bleu de la mer de Chine fait place au vert de Bornéo. Plus vert que l'Amazonie? Je m'interroge. Trois Etats se partagent l'île: la plus grande partie du territoire -le Kalimantan- est occupée par l'Indonésie; le reste appartient au petit sultanat de Brunei, enclavé entre le Sabah au nord et le Sarawak au sud, tous deux propriétés de la Malaisie. Me voici donc à Kuching, capitale de l'État sudiste de Bornéo.
Effervescence à la réception de l'Hilton. «C'est le festival mais demain, ce sera plus calme». Clin d'œil du concierge. Il me tend les clés de ma suite, au sommet de la tour blanche. Sans que je le sache, Frank, mon ami de Best Tours, m'a upgradé. C'est toujours agréable. La chambre est vaste, confortable et lumineuse; elle offre une vue imprenable sur le fleuve Sarawak qui sépare le Nord plutôt malais du Sud, plutôt chinois. Pour autant, ce sont les autochtones, en particulier les Iban, qui sont majoritaires au Sarawak.
Toute l'activité touristique de Kuching est concentrée sur la rive sud du fleuve. A gauche, derrière Main Bazaar Road, où sont alignées les boutiques d'antiquité et d'artisanat, j'aperçois la mosquée, et face à l'autre rive, l'impressionnant parlement du Sarawak; le contraste entre cette construction moderne récente d'inspiration orientale et l'Astana, l'ancien palais des Brooke datant de 1870, est saisissant.

Le royaume des Rajahs blancs
«Le parc de
l'Astana était source de joie depuis que les jardiniers s'appliquaient à dompter l'herbe anglo-indienne ou love-grass, la seule dont là-bas on puisse faire des pelouses. Sous la voûte d'arbres gigantesques, parmi les éventails de palmes et l'éternel bouquet de noces de frangipaniers, une flore éclatante épanouissait ses calices: hibiscus, anthuries, ixoras, cannas, orchidées et partout la cascade rose et blanc des bougainvillées qu'en malais on appelle bunga kertas, fleurs de papier. Entre les gerbes d'ilang-ilang, les tombes des anciens pengiran s'enfonçaient doucement dans la mousse.» Dans son livre Les Rajahs blancs (écrit en 1986, et ré-édité l'an dernier chez Verticales), la très sadienne Gabrielle Wittkop relate l'histoire insensée de la dynastie des Brooke, qui dirigea l'État de 1839 à 1946. Si le Sarawak a toujours été un port d'attache très prisé des navigateurs asiatiques et européens qui y installèrent des comptoirs pour vendre les produits de la jungle, de l'or et de l'antimoine, l'histoire de la région est surtout associée aux sultans de Brunei et aux descendants de James Brooke, un aventurier britannique qui aurait servi de modèle au Lord Jim de Conrad.

Arrivé à Bornéo en 1839 dans un bateau bien armé, Brooke se voit investi du titre de rajah (vice-roi) du Sarawak par le sultan, en récompense de son aide pour étouffer une rébellion interne des Dayaks. Il entreprend alors de réformer l'administration du territoire, promulgue des lois et lutte contre la piraterie. En 1847, l'Angleterre le nomme consul général britannique à Bornéo. Il gouverne jusqu'à sa mort, en 1868. Son neveu Charles lui succède. Autoritaire, il étend son territoire; lui aussi gouverne le Sarawak jusqu'à son trépas, en 1917. Le troisième et dernier rajah blanc, son fils Charles Vyner Brooke doit s'effacer à l'arrivée des Japonais lors de la deuxième guerre mondiale. C'en est finit de leur dynastie; elle aura duré plus d'un siècle. En 1945, le Sarawak est placé sous administration militaire australienne et un an plus tard, réfugié à Sydney, le dernier rajah cède son royaume à la Couronne britannique.

Comme le Sabah et Brunei, le Sarawak demeura sous domination anglaise après l'indépendance de la Malaisie. Ce n'est qu'en 1963 qu'il intègre la fédération. Le Sarawak est aujourd'hui l'Etat le plus multi-culturel de Malaisie: contrairement à la péninsule, à forte dominante islamique, il ne compte que 22% de musulmans contre 40% de Dayaks de diverses ethnies pratiquant un catholicisme teinté d'animisme, en particulier dans les quelque cinq mille maisons communautaires, les fameuses longhouses, disséminées dans la région.

La ville du chat
Kuching signifie 'chat' en malais. D'où ces statues improbables de matous de toutes tailles, placées sur les ronds-points; on décernera la palme du kitsch à celle du grand chat blanc aux yeux bleus, avec moustaches en fil de fer et nœud pap' bordeaux, placée à l'extrémité de Jalan Pandungan.
Langoureuse et féline comme l'animal qui la symbolise, la capitale du Sarawak constitue la base arrière idéale pour rayonner dans le Sud-Ouest et visiter les parcs nationaux des environs.

Je décide de flâner quelques heures sur le Waterfront, la promenade le long du fleuve, très fréquentée en cette fin de journée malgré la chaleur étouffante et la horde sauvage de sombres nuages qui cavalcadent vers la ville depuis le Mont Santubong.
À l'image des godown -les entrepôts fluviaux-, les principaux édifices historiques ont été joliment rénovés pour la plupart. Le long de Main Bazaar, je m'arrête au hasard dans l'une des shophouses proposant nombre d'ustensiles aborigènes: boîtes à médecine, nattes en feuilles de palmier, sarbacanes, masques, boucliers sculptés, etc. Je craque pour deux petites statuettes en bois. La vendeuse me propose en prime du poivre en grain. Le poivre noir de Sarawak est réputé comme étant l'un des meilleurs au monde; en bouche, c'est une explosion aromatique d'une rare puissance.

Face aux boutiques, les hawkers rivalisent d'originalité dans la présentation de leurs étranges cakes colorés et marbrés, autre spécialité locale, qui côtoient -allez savoir pourquoi?- des imitations de Viagra et autres potions et produits du même tonneau... Tout cela me donne faim (sans rire). Je m'installe à la terrasse du James Brooke Café pour siroter une Tiger Beer et déguster un nasi lemak -du riz cuit au lait de coco, avec des anchois sautés et du rendang, un curry épais à la viande. Pressentant la pluie, les tambang éclairés (sorte de sampang sans voile) se hâtent pour traverser le fleuve et rejoindre les quatre kampung (villages) au bord de l'eau sur la rive opposée du Sungai Sarawak. D'ici peu, des trombes d'eau balaieront la ville. Comme souvent, il pleuvra sans discontinuer toute la nuit.

Ritchie, le boss de Semengoh
En route pour le Parc national de Bako, je décide d'une halte au centre de réhabilitation de Semengoh. Ouvert depuis 1975, Semengoh accueille les orangs-outans malades, abandonnés ou victimes du braconnage. À moins de s'enfoncer au plus profond de la jungle, c'est la seule manière d'approcher de près ces grands singes roux endémiques des îles de Bornéo et Sumatra. Les orangs-outans de Semengoh vivent pour partie dans le centre et pour partie dans la jungle avoisinante. Une fois soignés, ils sont laissés dans un état semi-sauvage, les gardiens du centre ne les nourrissant lorsque les fruits se font rares. En pleine saison du durian, ne comptez pas sur la bande à Ritchie -le grand mâle dominant, emblématique de Semengoh- pour vous surprendre: les singes préfèrent alors se terrer au plus profond de la forêt pour déguster leur fruit préféré. Le reste du temps en revanche, vous pourrez assister à ce spectacle étonnant où, descendant du haut des arbres, le sosie parfait de King Louie et les siens reviennent dans le centre se gaver de papayes, melons et bananes, scrutant nonchalamment leur public et paradant crânement avant de disparaître avec une agilité étonnante au sommet d'un arbre. Prudence toutefois, ces primates qui flirtent avec les cents kilos pour un mètre cinquante de haut et une envergure de presque trois mètres, peuvent aussi se montrer féroces. En témoignent les photos de morsures infligées aux visiteurs par trop téméraires que les guides de Semengoh ne manquent de montrer, histoire que vous restiez à distance prudente des 'hommes de la forêt'.

Bako, l'ouverture sur la mer de Chine
Le splendide Parc national de Bako est situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Kuching. Ce parc maritime baigné par les eaux turquoises de la mer de Chine, protège un promontoire de 27 km² entre les embouchures du Sarawak et du Bako. La beauté à couper le souffle du site est soulignée par un littoral découpé, bordé de plages, entouré de calanques isolées et surmonté de falaises sculptées par l'érosion. Depuis Kampung Bako, la traversée en pirogue à moteur dure une demi-heure - le temps d'admirer le paysage côtier et d'écouter mon guide nous expliquer que le parc propose dix-sept sentiers de randonnées avec différents degrés de difficulté, de trente minutes à sept heures de marche. Le soleil cogne déjà malgré l'heure matinale.
La pirogue s'arrête à une dizaine de mètres des terres; l'eau à mi-corps, nous gagnons la plage immense derrière laquelle est logé le bureau du parc. Entre mangroves, forêts tropicales, plaines aux arbustes nains, la végétation offre un large éventail d'écosystèmes. Parmi les plantes rares, mon guide me fera découvrir quatre espèces de plantes carnivores, ainsi que la dischidée rafflesiana, une bien étrange plante grimpante aux feuilles creuses dans lesquelles habitent des fourmis.
Retour au bureau du parc pour le déjeuner. Celui-ci comprend quelques logements (des cabanes-dortoirs et de petits chalets familiaux au confort rudimentaire) et un resto, envahis par d'insupportables et facétieux macaques, prêts à dévaliser vos sacs et vos assiettes à la moindre occasion.

Le temps d'avaler un fried rice et une Tiger, nous sommes repartis, direction la mangrove, où nous espérons apercevoir les fameux nasiques - ces singes au long nez à la Rastapopoulos que l'on aperçoit dans Vol 747 pour Sydney. Egalement appelé orang belanda, le nasique est lui aussi une espèce endémique du coin, quoique de plus en plus rare. La chance nous sourit: après une petite heure de marche, nous tombons nez à nez (c'est le cas de le dire) avec un mâle solitaire. L'appendice nasal en forme de concombre, la queue démesurément longue... tout concourt à rendre la bestiole totalement ridicule, n'était son regard, doux et incroyablement expressif. Autre curiosité, l'animal est un sacré nageur, qui se déplace dans l'eau comme un chien. Au retour, nous en croiserons d'ailleurs un traversant le fleuve d'une rive à l'autre, tranquille.

Dans une longhouse
Retour à Kuching et départ pour Batang Ai. Ce parc couvre une surface de 240 km² et englobe le bassin d'un lac issu d'une installation hydroélectrique. Il est situé à un peu plus de quatre heures de route de la capitale. Seul hébergement disponible à proximité, le luxueux Batang Ai Longhouse Resort, géré par le groupe Hilton, est uniquement accessible par bateau. Au beau milieu du lac et au cœur de la jungle, ce complexe regroupe une dizaine de maisons construites sur le modèle des longhouses traditionnelles. Les véritables maisons longues, je les découvrirai bientôt, après un mini-trek dans la jungle voisine et une balade en pirogue de deux heures sur le lac.

La plupart des longhouses sont construites sur pilotis, sur la terre ferme, d'une hauteur de trois à six mètres avec un ou plusieurs accès. L'une de leurs principales caractéristiques est la véranda qui fait office d'espace commun; c'est là que se tiennent les activités sociales, économiques et rituelles. Chaque famille y occupe un logement séparé, avec des équipements domestiques indépendants (la plupart possède une télé, voire une antenne parabolique). La longhouse s'étend à l'avant par une sorte de balcon commun surplombant les champs de culture ou, dans notre cas, le lac, et à l'arrière par les cuisines et toilettes.
À notre arrivée, nous sommes accueillis par la femme du chef de la maison, une maigre mais robuste vieille dame, au corps tatoué et aux lobes d'oreille distendus par l'usage de lourds pendentifs. Elle est accompagnée de sa fille. Nous enlevons nos chaussures et, comme nous le demande le guide, évitons de toucher aux objets rituels. La rencontre est discrète et ponctuée de sourires; notre guide traduit en anglais et plaisante avec nos hôtes. La véranda est décorée de posters, cartes et photos d'animaux de la région, saints chrétiens et, surtout, joueurs de foot -nous sommes en plein Mondial sud-africain; même dans les coins les plus reculés, Malais et Dayaks suivent l'événement avec ferveur.

Assis autour d'un plateau de thé, nous observons la maison se réveiller doucement. De chaque porte surgit une femme avec son panier de linge à étendre. Les rares hommes présents bricolent; les uns réparent une vieille radio, les autres préparent des filets de pêche... La plupart sont partis travailler à l'extérieur, tandis que les enfants passent leurs journées et leurs nuits dans une longhouse école-pension à proximité, ne rentrant que le week-end.

Un homme plus âgé sort de sa chambre, vêtu d'un court sarong. Je remarque le dessin d'un hameçon tatoué sur ses jambes. Mon guide m'explique que ce signe indique qu'il a pratiqué le palang, c'est-à-dire un piercing dans le centre du pénis. Aie! Il continue: «La pratique est associée à la puissance sexuelle, car censée stimuler le plaisir des femmes. Certes. Mais elle est abandonnée suite à pas mal de décès par infection», conclut-il comme à regret, l'air rêveur... Une odeur très forte envahit la maison, juste à temps pour dévier la conversation. Face à moi, deux femmes font cuire de la viande dans des tubes de bambou. Je me réfugie dans mon thé pour échapper aux miasmes. Notre visite se conclut plus classiquement par la vente d'objets d'artisanat disposés sur des nattes. Chaque famille propose ses articles, mais les échanges doivent se faire à la vue de tous. C'est la coutume, paraît-il.

Les grottes du Gunung Mulu
Pour rejoindre Gunung Mulu, je décide d'emprunter la voie des airs, au départ de Kuching jusqu'au petit aéroport de Mulu. Deux heures de vol. Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1972, le Gunung Mulu est le plus ancien et le plus grands des parcs nationaux: 544 km² de forêt équatoriale primaire parcourue de torrents et de rivières, où prospèrent une faune et une flore à la démesure des lieux.

Le parc est surplombé par trois hautes montagnes, dont l'éponyme Gunung Mulu, qui culmine à près de 2.377 mètres (quatre jours d'ascension pour atteindre son sommet). La région est le paradis des trekkers fous.
Pour autant que vous soyez en (très) bonne condition physique, que vous ne soyez pas contre la présence de quelques moustiques, abeilles et sangsues (sans compter tous les autres néfastes dont j'ignore le nom), ni sensibles aux grosses pluies et à la chaleur, vous piafferez de plaisir en empruntant la Headhunters' Trail, la fameuse piste des chasseurs de tête -quatre jours de bateau et de marche (surtout) en pleine jungle à partir des bureaux du parc.

Les férus d'escalade préféreront peut-être les spectaculaires Pinnacles, ces forêts d'aiguilles calcaires nappées sous les brumes, que l'on rejoint en rejoignant le Gunung Api. Comptez tout de même trois heures de bateau et deux heures de marche pour arriver au pied de cette montagne (1.750 mètres). Puis une grimpette très très escarpée de quatre bonnes heures, et autant pour la descente - beaucoup plus éprouvante que la montée, m'a-t-on assuré... Comme beaucoup d'endroits dans le Parc, les Pinnacles se méritent et quantité de voyageurs rebroussent chemin en cours d'expédition!

Cependant, le plus impressionnant est ailleurs: caché sous la jungle, se trouve le plus grand réseau de grottes connu au monde. Pour les explorer, je m'installe au Royal Mulu Resort, à proximité de l'aéroport et de l'entrée du parc. Ses confortables bungalows sur pilotis s'éparpillent tout autour d'une rivière au milieu de la jungle. Sur pilotis car les pluies diluviennes qui s'abattent chaque soir font sortir la rivière de son lit. Et moi du mien par la même occasion, le fracas des seaux d'eau que le ciel déverse sur le toit de mon bungalow m'incitant à parer à toute éventualité -effondrement, tsunami fluvial, glissement de terrain... (ce jour-là dans la to do list de mon carnet Moleskine, je noterai: acheter un parapluie pour se rendre au resto).

Les principales grottes sont accessibles à pied ou en pirogue, et se situent en moyenne à moins de deux heures de marche de l'entrée. Avant de m'y attaquer, je m'octroie une matinée de farniente dans le confortable resort (la pluie s'est arrêtée) et une après-midi dédiée à l'exploration du Canopy Skywalk. Ses passerelles installées dans les arbres culminent à vingt mètres du sol sur un parcours de près de cinq cents mètres. Le plus long de ce type au monde, dit-on. La vue y est évidemment exceptionnelle, pour autant que vous ne soyez pas sujet au vertige: ça balance pas mal là-haut!
Les deux premières grottes que j'explore, je les rejoins en pirogue. La Moon Milk Cave et la Clearwater Cave sont perchées dans une falaise au-dessus du Sungai Melinau. 'La grotte de l'eau limpide' mesure 51 kilomètres de long (oui, vous lisez bien!). Il s'agit d'une des plus longues cavités d'Asie du Sud-Est. Elle doit son nom à une rivière souterraine qui coule par une cheminée naturelle.

Bat days
Une marche facile de trois kilomètres mène à la Deer Cave et à sa voisine, la Lang's Cave. La première est d'une immensité inconcevable. Cette caverne béante à flancs de montagne ne possède certes pas les belles formations géologiques de la Lang's Cave mais elle impressionne. Outre la fameuse roche intérieure dont la découpe représente à s'y méprendre le profil du président Lincoln, on la visite aussi pour observer sa voûte noire et grouillante: environ deux millions (!) de chauves-souris tadarides y vivent en permanence. Plus je m'enfonce dans la grotte, moins l'air devient respirable. L'amoncellement de guano qui recouvre le sol atteint par endroits cinq mètres de haut. Cinq mètres de m... dégageant une odeur d'ammoniaque difficilement supportable.

Le climax de la visite est censé se dérouler en fin de journée, lorsque les chauves-souris s'échappent par milliers, en escadrons et en vagues compacts pour se nourrir. Je m'installe sur l'observatoire dédié à ce spectacle incroyable. Las, la mousson vient chambouler le programme: «Lorsqu'il pleut, elles ne sortent pas», nous confie le guide. On devrait suivre leur exemple, me dis-je. Pour autant, je me jure de revenir le lendemain. Quoique sans plus de succès. Le troisième jour, je serai enfin récompensé de mes efforts. En tout, j'aurai crapahuté plus de vingt-cinq bornes dans la jungle pour apercevoir ces f... poules mouillées de chauves-souris! Mais le spectacle valait le coup. Mitraillées en plein vol au téléobjectif, sur les photos, ces essaims insectivores reproduisent ad libitum le fameux sigle de Batman.

Le parc compte quantité d'autres cavités du même tonneau, et on en découvre de nouvelles chaque année; on estime que celles déjà explorées ne représenteraient que 40% des grottes du Gunung Mulu. Ici, les spéléologues peuvent s'en donner à cœur joie.
La dizaine de jours passés au Sarawak ne suffit pas, loin s'en faut, pour explorer ses 125.000 km² et sa vingtaine de parcs nationaux. Malgré la déforestation qui sévit sur l'île, l'État reste un lieu préservé, relativement épargné par le tourisme de masse. Comme l'écrit Tom Parkinson dans le guide Lonely Planet (Malaisie, Singapour et Brunei), «les antennes paraboliques ont beau pousser sur les maisons longues, les grandes tours dans les villes et les pistes d'atterrissage au cœur de la jungle, le Sarawak conserve, au-delà des clichés, la magie d'une terre de légendes.»

Guide pratique

Y aller
À partir de Bruxelles, Etihad Airways vole sur Kuala Lumpur trois fois par semaine. www.etihadairways.com
Pour les vols intérieurs à Bornéo:
Air Asia (www.airasia.com) et MAS Wings (www.maswings.com).
Best Tours propose plusieurs circuits, dont Le Grand Tour de Bornéo au départ de Kuching, en 11 jours, incluant le Sabah. Infos:
www.besttours.be.

Y séjourner
À Kuching:
Hilton Kuching Hotel. Chambre double à partir de 87€. www.hilton.com
À Batang Ai: Batang Ai Longhouse Resort. Chambre double à partir de 64€. www.hilton.com
À Gunung Mulu: Royal Mulu Resort. Bungalow à partir de 100€. Infos: www.royalmuluresort.com

Y voyager
Établi à Kuching, sur Main Bazaar Road, Borneo Adventure organise des circuits qui bénéficient aux populations indigènes. Personnel bien informé, parlant français. Une très bonne adresse. www.borneoadventure.com

Pour enrichir son voyage
Outre le livre Rajahs Blancs cités dans ce reportage:
- Un Rajah blancs à Bornéo: la vie de sir James Brooke (Payot, 2007), de Nigel Barley, relate lui aussi l'histoire du fondateur de la dynastie Brooke.
- Au coeur de Bornéo (Payot-Rivages, 2001), rédigé en 1987 par Redmond O'Hanlon, est le récit comique du voyage d'un naturaliste qui s'enfonce dans la jungle en compagnie du poète James Fenton à la recherche du légendaire rhinocéros de Sumatra.
- Les aventures de Théodore Poussin, le héros de BD de Frank Le Gall (Dupuis), qui se passent en partie en Malaisie et à Bornéo

Auteur:
Frédéric Bouchar
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N° 169 Mai 2012

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