À quelque 260 kilomètres de Nairobi et à 40 de l'équateur, entre la vallée du Rift et le lac Victoria, la région de Kericho est considérée comme la capitale kenyane du thé. Une culture qui s'accommode des pluies quotidiennes, du fort ensoleillement et de la relative fraîcheur ambiante liée à l'altitude. Peu visitée des touristes, cette région recèle pourtant un charme 'so british'.
Dopé à la caféine dès l'aube, et très peu amateur d'infusions, j'avoue que l'idée de m'immerger quatre jours durant dans une plantation de thé, fût-elle au Kenya, m'a d'abord laissé perplexe. Jusqu'au jour où, par hasard, je suis tombé sur ce petit texte, de la plume d'un certain Lu Yu -un prosélyte chinois du thé à qui l'on doit le premier ouvrage traitant de cette boisson
ancestrale: «Les meilleures feuilles de thé doivent être ridées comme les bottes de cuir des cavaliers tartares, écrit-il, craquelées comme la peau d'un buffle, elles doivent briller comme un lac agité par le souffle d'un zéphir. Elles doivent dégager un parfum semblable à celui de la brume qui s'élève au-dessus d'un ravin solitaire dans la montagne, et leur douce saveur doit évoquer la terre sous une fine pluie...» Qu'un breuvage à base d'eau chaude pût inspirer d'aussi jolies descriptions en forme d'invitation aux voyages, méritait certainement quelque attentions. C'est ainsi que j'acceptai ce voyage dans l'ouest kenyan, et plus précisément à Kericho, épicentre de la production de ce pays, quatrième producteur mondial, derrière la Chine, l'Inde et le Sri Lanka.
Thé noir et terre rouge
L'introduction du thé en Afrique date de la fin du XIXe siècle. Sa production se développa d'abord au Mozambique et en Rhodésie, et ensuite au Cameroun et au Burundi. Mais c'est finalement le Kenya, sous influence anglaise, qui devint la plaque tournante du thé en Afrique, dès le milieu des années 1920. Aujourd'hui, les terres rouges du Kenya produisent quelques-uns des grands crus de la planète comme le Marinyn et, bien sûr, le Kericho.
De Nairobi, par la route qui longe la vallée du Rift et le Parc national du lac Nakuru, le trajet en mini-bus jusqu'à Kericho dure de quatre à cinq heures, et vaut le détour. D'aucuns disent que Kericho porte le nom d'un illustre chef masaï; pour d'autres, son origine proviendrait d'un Britannique: un certain John Kerich, le premier cultivateur de thé connu dans cette région qui fait davantage penser à la campagne anglaise des soeurs Brontë qu'à l'imagerie 'Out of Africa' de Karen Blixen.
Mon guide m'explique qu'à l'arrivée des premiers européens, la forêt tropicale recouvrait pourtant pratiquement tout autour de Kericho, jusqu'au Lac Victoria. J'ai peine à le croire en découvrant ces immenses plantations de thé à perte de vue qui tapissent les collines environnantes d'une peluche verte. D'un vert presque luminescent. Les plantations de Kericho profitent des conditions climatiques favorables de la région (altitude, pluies fréquentes et ensoleillement) et poussent rapidement, nécessitant une cueillette tous les 15 jours, tout au long de l'année. Sises à quelque 2.000 mètres d'altitude et sur plus de 8.000 hectares, les parcelles sont innombrables; elles ondulent, denses et serrées, seulement entrecoupées de petits sentiers de terre rouge, tirés au cordeau, où se déplacent par dizaines le personnel local en charge de la cueillette.
Local vs global
Une balade à travers ces sentiers permet de me rendre compte que, d'apparence soyeuse, le feuillage satiné du théier, s'avère en réalité coriace et piquant. Ce qui explique pourquoi les femmes et les hommes qui récoltent les feuilles de thé doivent constamment se protéger les jambes d'un tablier de toile cirée. Des femmes et des hommes de tous âges, qui vivent littéralement encerclés par les arbres à thé. Des Kipsigis et des Gusiis pour la plupart, bien que cette dernière ethnie travaille plutôt pour des exploitants indépendants, basés aux alentours de Kisii, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Kericho. Pour l'heure, et malgré le gigantisme des domaines détenus par de puissantes multinationales, 60% de la production kenyane de thé est en effet toujours issue de ces indépendants. Leur succès étant lié à la politique volontariste menée par le gouvernement, lui-même poussé dans le dos par l'ingénieur agronome kenyan Leslie Brown qui incita les planteurs locaux à s'installer à leur compte au lendemain de la décolonisation. Hérités de l'ancienne colonie britannique, les grands domaines, tels que ceux que l'on trouve à Kericho, sont composés de théiers importés d'Inde par la Brooke Bond & Company dans les années 20. Fusionné avec Liebig en 1964, le groupe fut ensuite racheté par Unilever en 1984. C'est sur leurs terres que nous avons rendez-vous, dans le domaine de Kericho Estate.
Certifié Rain Forest Alliance
Kericho Estate est la plus grande plantation de thé au Kenya. Son propriétaire, Unilever Tea Kenya (UTK), exploite dans le pays plus de 13.000 hectares de terres, dont 8.000 dédiées à la culture de l'arbre à thé, produisant chaque année 36.000 tonnes de thé noir (dont le célèbre Lipton Yellow Label). Soit 11% de la production totale du pays. UTK est également présent
près de Nairobi et Mombassa, mais l'essentiel du tonnage provient de Kericho Estate.
Cette plantation est aussi la première au monde à avoir reçu le certificat Rain Forest Alliance. Kericho Estate s'inscrit en effet dans un projet pilote de développement durable et éthique. Ce qui inclut notamment la préservation des forêts d'eucalyptus (près de 2.000 hectares) fournissant le bois de chauffe nécessaire à la fermentation du thé, le développement d'énergie hydroélectrique produite sur place, l'utilisation minimale de pesticides, la protection des forêts naturelles (100.000 arbres indigènes ont été replantés), la création d'une réserve pour les singes et une gestion minutieuse de l'eau, tant pour les cultures que pour les hommes.
Près de 80.000 personnes vivent à Kericho Estate: 14.000 travailleurs (cueilleurs, surveillants, managers, etc.) et leur famille. Selon une certaine conception des rapports sociaux héritée du paternalisme économique en vigueur au début du siècle dernier, UTK leur offre logement, enseignement et soins médicaux... Mais qu'on ne se leurre pas: au-delà de ces exigences sociétales et environnementales, comme toutes les multinationales, Unilever vise à maximiser ses profits et réduire ses coûts. La main-d'oeuvre représentant un peu de 50% des frais de production, la tentation est grande de mécaniser la cueillette (le processus reste très largement manuel). Cette mécanisation n'étant possible que sur des parcelles uniformes constituées de plants clonés, certains, comme Yann Arthus Bertrand, estiment que les bénéfices retirés de la baisse du coût de main-d'oeuvre seraient annulés par une qualité moindre du produit, avec le danger de voir les prix tirés vers le bas... Sans parler des conséquences sociales désastreuses pour les populations de la région qui dépendent directement ou indirectement de l'arbre à thé.
Y aller
Brussels Airlines propose des vols quotidiens au départ de Bruxelles pour Nairobi. www.brusselsairlines.be
Y loger
Les logements à Kericho sont rares, et ceux dignes d'être mentionnés encore plus. Construit dans les années 50, le Tea Hotel propose 45 chambres à partir de 40€ la nuit et quelques cottages, disposés dans un joli jardin. Des visites guidées de plantations y sont organisées.
Quand partir
En janvier et février, temps chaud et sec. Il vaut mieux éviter les saisons des pluies, la grande de mars à juin, la petite de novembre à décembre. La période de juillet à octobre est très agréable.
Formalités
Un visa est nécessaire et peut être obtenu à l'arrivée (60€); un passeport valable 6 mois après la date du retour est exigé, ainsi qu'un billet de retour.
Vaccins
Il est recommandé d'être vacciné contre la fièvre jaune, les hépatites A et B, la méningite. Prévoir aussi un traitement antipaludéen.
À proximité
Située à une centaine de kilomètres de Kericho, la ville de Nakuru offre un bon point de départ pour visiter la région du versant ouest de la vallée du Rift. On conseillera aux voyageurs de loger dans l'un des lodges du Parc National du Lac Nakuru, au Sarova Lion Hill Lodge ou au Lake Nakuru Lodge par exemple. Près de 450 espèces d'oiseaux fréquentent les rives du lac, dont des milliers de flamants roses et de pélicans. Le Parc abrite également son lot de gros gibiers et prédateurs typiques de la région.
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