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02
Mar
2011

Madagascar par la RN 7

Depuis les hauts plateaux jusqu'à la côte sud-ouest, l'un des plus attachants pays au monde offre près de mille kilomètres de paysages et de rencontres. On le découvre en voiture, à pied ou en pirogue, escorté par des grappes de mômes rieurs, les meilleurs des génies malgaches.

Reportage Béatrice Leproux-Gillet.

Kilomètre 0. Leurs tongs battant la terre rouge, les femmes vêtues à l'européenne ou d'un lambaoany, tissu de coton enroulé autour de la taille, portent paniers et charges sur leur tête. Eux marchent devant avec leur bâton, un enfant dans les bras. Au lever du jour, il règne déjà une grande activité à Tana. Fruits et légumes s'étalent dans les guérites en bois où sont suspendus poulets plumés, quartiers de zébus et chapelets de saucisses courtes et épaisses. Nourriture de base, le riz, vendu 0,20€ le «kapok» -unité de mesure datant de la colonie qui n'est autre qu'une boite de conserve de lait concentré sucré Nestlé. Faute de réfrigérateur -l'accès à l'électricité comme à l'eau courante est réservé à la classe supérieure- on fait son marché tous les jours, on cuisine chez soi au gaz ou au charbon de bois vendu sur le bord de la route.
Mais, avec les traditions et les croyances, les valeurs communautaires de partage et de solidarité jouent un rôle essentiel. Et la gaieté et le sourire sont omniprésents. Comoriens au nord, métis Chinois à l'est, Africains à l'ouest et Indonésiens dans les Hauts Plateaux, 18 groupes de population répartis par territoire correspondent aux différentes vagues d'immigrations. Entre la côte et les hauts plateaux, entre protestants et catholiques, les clivages religieux et ethniques existent. Mais, tous se sentent malagasy et partagent une même langue, officielle avec le français et l'anglais. Direction le sud.

Vestiges des colonies
Les maisons traditionnelles traduisent déjà l'imaginaire malgache. Murs de latérite et toits de chaume, elles sont ornées d'une varangue -balcon de bois couvert- pour faire sécher la récolte de maïs. Toutes sont orientées nord-sud, avec leur entrée à l'ouest pour profiter de la lumière le plus longtemps possible. Pas d'ouverture à l'est ni de cheminée: les mauvais esprits pourraient y pénétrer.
Kilomètre 68. Après la cascade d'Amboasary qui dégringole en pente douce sur des rochers de granit, c'est Ambatolampy. Sur la route s'alignent des ateliers de fabrication de baby-foot et de billards, vestige des colonies. Surtout, c'est le lieu de production nationale des fameuses marmites en alu. Au XIXe, une fonderie fabriquait des armes. Aujourd'hui, ce sont des cocottes.
Kilomètre 170. 7 heures du matin. Les écoliers, les femmes qui rentrent du marché ou les travailleurs qui se rendent à l'usine se déplacent en pousse-pousse. Une coutume apportée par les Chinois débarqués au début du XXe siècle pour construire des lignes de chemins de fer. Antsirabe est une petite ville riche. L'Hôtel des Thermes et la gare aux allures deauvillaises témoignent du lieu de cure et de villégiature du début du XXe siècle. Il ne reste de l'époque française qu'un golf, un  hippodrome et des bains défraîchis. Leurs eaux bicarbonatées et sodiques valent à la ville le surnom de «Vichy malgache» et la Visy gasy est en vente partout dans le pays. Magnifique, la route tournicote au-dessus des rizières. Bien arrosée, la région des Hauts Plateaux permet de récolter deux à trois fois par an. De mi-septembre à mi-décembre, l'horizon est brumeux: les paysans brûlent la terre pour débarrasser l'herbe sèche et faire la place aux pousses tendres pour nourrir les zébus. Nous voilà en pays Betsileo, connu pour ses rizicultures et son industrie de la soie.

Chasser les mauvais esprits
90 kilomètres et deux heures et demi de route plus loin, c'est Ambositra, capitale de l'artisanat réputée pour la marqueterie des Zafimaniry. Leur savoir-faire a été proclamé chef-d'oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité par l'UNESCO. Un talent exercé à l'origine dans la construction de maisons nobles encore visibles à Antoetra. Assemblées par la technique traditionnelle du tenon et de la mortaise, sans clou, elles sont construites en bois précieux -ébène, bois de rose, palissandre et leurs portes et volets ciselés de motifs géométriques. Pour célébrer leur achèvement et chasser les mauvais esprits, on y répand du sang de zébu avant de tourner sept fois autour en proférant des voeux et en vidant des bouteilles de taoka gasy, un rhum artisanal. La fabrication de meubles, de boîtes et d'objets décoratifs est menacée par la déforestation. Encore elle. La culture en tanety, ou sur brûlis consiste à brûler pour débroussailler et abattre les arbres avant de planter manioc, maïs et autres légumes. Une catastrophe écologique. Des enfants vêtus de bleu rentrent de l'école, obligatoire en primaire. Mais 35% n'y ont pas accès, faute de pouvoir payer l'inscription, l'uniforme et l'écolage (fournitures). Les classes gratuites ouvertes par les ONG ont à peine plus de succès et 70% de la population est illettrée. Midi. Dans les champs, les paysans dégustent en silence une énorme platée de riz. Les jours fastes, ils se régalent de romazava -pot-au-feu de zébu- ou de voanjobory: pois chiches, feuilles de manioc et haricots blancs servis avec du porc en sauce, épicé à volonté. Délicieux.
Kilomètre 283. Sur la nationale 7 déboulent parfois d'étranges engins chargés de gamins criards: ces petits chariots à marchandises sont lancés à toute allure sur la route, sans frein. La région de Fianarantsoa est fameuse pour ses vignes. Mais la qualité du vin est à revoir...

Voleurs par tradition
Avant d'embarquer sur les pirogues creusées dans le tronc d'un eucalyptus, on verse une goutte d'alcool de canne dans la rivière Matsiatra. Tout lieu dangereux est ainsi béni pour demander la protection des aïeuls. À Mahasoabe, le soleil tape fort. Le long des berges squattées par oies et canards, les papyrus ratiboisés ont été transformés en hutte, en clôture ou encore en natte. Au loin, deux totems très effilés émergent de la savane: ce sont des «pierres levées» sculptées en hommage aux morts lointains ou disparus. En progressant vers le sud, on remarque des femmes aux visages peints, masque de boue ou à base
d'écorce aux vertus dermatologiques.
Kilomètre 329. Le mercredi fête le grand marché aux zébus. Poussés par les bâtons de tamarin, des troupeaux éreintés affluent depuis la savane sur la nationale fraîchement goudronnée. Depuis les grandes régions d'élevage jusqu'à Ambalavo, ce sont deux mois de transhumance. Contre 20€, l'éleveur confie jusqu'à quatre cents têtes de bétail à un bouvier. Qui se joint souvent à d'autres, armés d'un fusil. Car, face aux Bara, peuple «voleur de zébus» par tradition, le périple est dangereux. Le traditionnel acte de bravoure bara consiste à offrir en dot un zébu, au péril de sa vie: effectivement, au cas où il serait rattrapé, le malfaiteur serait tué par les villageois. Mais le rite nuptial a viré au banditisme.
Le parc naturel Anja abrite caméléons et lémuriens maki catta, friands de fruits de ficus et aussi de tomates. Nuisibles aux cultures, ils ont aussi leur prédateur: les rapaces et le fossan. Endémique de l'île, ce félin à tête de chien et aux yeux protubérants et orange est le «grand-méchant-loup» malgache. De petits hameaux se sont créés à proximité d'un modeste point d'eau. Des fumerolles montent de la terre. Pas un seul arbre sur le plateau de l'Horombe. Avec les brûlis qui ont tout noirci, on se croirait sur la Lune.

Le retournement des morts
Kilomètre 683. Inattendu dans ce décor, le parc national de l'Isalo est un gigantesque jardin botanique dans un décor de western. Le désert alterne avec des paysages de savane aux herbes hautes grillées de soleil, des canyons ocres de plus de mille mètres et des forêts tropicales sèches et humides. Autrefois y vivaient Bara et Sakalava et quelques sépultures subsistent encore. Les rites funéraires perdurent. Enduit de graisse de zébu, enroulé dans un lambamena, le corps est conservé dans un cercueil provisoire. Deux ans plus tard, une fois le tombeau prêt et quand le sorcier l'aura «vu en songe», toute la famille peut procéder au «retournement du mort». Exhumé, nettoyé et emporté au village en grande pompe dans un linceul et une natte confectionnés pour l'occasion, ses os sont ensuite savonnés et séchés au soleil chez le doyen du village. On peut enfin danser, boire et sacrifier des zébus. Puis, afin d'attirer la chance et les énergies positives, les restes du défunt seront badigeonnés de graisse et menés dans sa tombe définitive, une faille dans une falaise que l'on bouchera de pierres. L'esprit des morts étant l'intermédiaire entre les vivants et les dieux, le site est devenu fady ou «tabou».
Kilomètre 735. La découverte de saphirs fin 1998 a transformé le petit village tranquille d'Ilakaka en une ville de Far West, règlements de compte inclus. Depuis la ruée, des sociétés étrangères ont discipliné l'activité mais, faute de rentabilité, les compagnies mécanisées ont renoncé. Ici, deux énormes trous ont été creusés à la main jour après jour durant six mois, jusqu'à découvrir l'eau verte d'une ancienne rivière, à vingt mètres de profondeur. Sous le cagnard, une demi-douzaine d'hommes robustes comble le trou d'eau dégagé puis scrupuleusement tamisé, avant de recreuser à côté, encore et encore. Bailleur d'un périmètre minier, Marc Noverraz est le seul gemmologue à travailler désormais à Ilakaka. Des ouvriers travaillent au choix à la journée (1€) ou au mois (de 100 à 200€). Ils sont nourris à midi et leurs familles pourvues en  médicaments. Une fois le trou exploité, chacun vend son butin au lapidaire qui organise une grande fête. Depuis l'ouverture de l'exploitation aux touristes, les 7€ du billet d'entrée sont partagés entre les mineurs, le guide, la commune d'Ilikaka et la société de transformation de pierres de Marc.
Kilomètre 975. Pelage blanc et diadème noir, une colonie de grands lémuriens déguerpit en faisant crisser les branchages. Énormes troncs gris-rouges, surmontés d'une couronne de branches dépourvues de feuilles, ce sont des baobabs. Selon la légende, Dieu aurait attribué un territoire à chaque plante. Devenue trop orgueilleuse, sa plus belle création végétale ne l'a pas respecté. Alors, pour la punir, le créateur l'a arrachée et replantée la tête en bas. D'où son surnom 'd'arbre à l'envers'. Aux alentours, la terre se fait de plus en plus pauvre. Au plus fort de la sécheresse, il arrive que les feuilles de figuiers de barbarie fassent office de repas. Dans les mangroves sont échouées les pirogues à balancier de l'ethnie Vézo. Plus noirs, plus
africains, les cheveux roussis par le soleil et la mer, les Vézos ont aussi les dents rongées et jaunies par le sel. Après Nosybe et les Saintes Maries au Nord, Ifaty est la troisième petite station balnéaire malgache. Pour vazahas bien sûr. 23° dans la piscine à débordement, 26° dans la mer, les requins contenus de l'autre côté de la barrière de corail.

Guide pratique

Y aller de septembre à mi-décembre et en avril-mai.

Air Madagascar propose des liaisons non-stop entre la France et Madagascar au départ de Roissy-CDG et de Marseille-Provence sur Boeing B767-300 bi-classe : trois vols semaine Paris-Antananarivo, un vol semaine Marseille-Antananarivo, un vol semaine Paris-Nosy Be Moroni. À partir du 27 Mars 2011, un cinquième vol hebdomadaire reliera Paris - Moroni - Antananarivo. Et à compter du 4 Juillet 2011, un sixième vol reliera Paris et Antananarivo. Aller-retour Paris - Antananarivo en Classe Economie à partir de 831€ TTC, en Classe Affaires à partir de 2127€ TTC. www.airmadagascar.com

FRAM propose un circuit exceptionnel depuis Tananarive jusqu'à Tuléar. Idéal pour une première approche, il découvre en petit groupe les multiples facettes de cette île -humaine, culturelle, religieuse, historique, naturelle- et des visites hors des sentiers battus favorisent des rencontres spontanées. Le tout précisé et commenté par des guides aussi enthousiastes que passionnants. Un prix très abordable pour un programme très généreux et des hébergements de grande qualité. p { margin-bottom: 0.21cm; }
Circuit «Les paysages malgaches»: vol aller-retour au départ de Paris, onze jours et huit nuits en pension complète, liaisons domestiques et transferts privés inclus, à partir de 1.990€ TTC par personne en chambre double luxe. Extension possible pour l'île de Nocibe. www.fram.fr

Décalage horaire: moins 2 heures en hiver
Emporter pour offrir: pas d'argent mais stylos publicitaires, carnets, échantillons de parfum et de produits de soins. Médicaments à déposer dans les dispensaires.
Rapporter: cocotte en fer, sobik (paniers sisal), objets en corne de zébu. Préférer payer plus cher son lambaoany (paréo) dans la boutique solidaire Baobab. Eviter les sculptures en eucalyptus qui se fendent. Et ne pas craindre de troquer.
1€ = 2 500 ariary (AR).

Auteur:
Béatrice Leproux-Gillet
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N° 169 Mai 2012

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