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12
Avr
2008

Les oasis de la Route de la Soie

Vous rêvez de parcourir les ruelles de Samarcande ou les marchés colorés de Boukhara, de dormir dans un caravansérail, comme les commerçants d'antan, ou sous une yourte en plein désert, comme les fiers nomades? Vivez cette riche expérience, sur les traces de Tamerlan, tout illuminées par le sourire des Ouzbeks.

Reportage Alain Ernotte

«Ce n'est pas un hasard, si le cadi (juge) a distingué, parmi les nombreuses disciplines où excelle Omar, la médecine et l'astrologie. Elles ont toujours eu les faveurs des princes, la première pour s'efforcer de préserver leur santé et leur vie, la seconde pour vouloir préserver leur fortune». Plongé dans le roman Samarcande d'Amin Maalouf, je fais route vers le coeur de l'Asie centrale, là où serpente l'une des routes les plus mythiques: la Route de la Soie. Ce roman de l'écrivain libanais me rappelle qu'en plus d'une importante contrée commerciale, l'Asie centrale était également le berceau de très grands poètes, astronomes et autres mathématiciens, en avance sur leur temps. Nous venons de quitter l'aéroport Paris Charles de Gaulle et dans moins de 7h, nous devrions atterrir sur le tarmac de Tachkent, pour nous plonger, quelques siècles en arrière, sur les pas d'Alexandre le Grand, Gengis Khan ou Tamerlan.

À peine la valise récupérée, je sors de l'aéroport et repère une jeune Ouzbek, portant un écriteau avec mon nom. Elle se présente, Eleonor. Parlant un français impeccable, appris à l'Université de Tachkent et perfectionné à l'Alliance Française, elle me servira de guide pour les premiers jours de mon séjour. Elle me souhaite la bienvenue sur les traces de Tamerlan et de... Khrouchtchev! Dans l'avion, ma voisine me faisait part de ses craintes des habituels clichés de l'islam véhiculés par les médias. Mais, de toute façon, on se dit qu'«à l'étranger, l'étranger c'est nous!», et on est prêt à de nombreux sacrifices pour voir Samarcande. Le climat est plus qu'agréable, les Ouzbeks sont souriants, les jeunes viennent nous parler, posant pour les photos. Même les personnes âgées veulent participer. Jeune république indépendante depuis 1991 et dirigée par une main de fer, Islom Karimov, l'Ouzbékistan accueille 27 millions d'habitants pour un territoire quinze fois plus grand que notre pays. Véritable patchwork ethnique où se côtoient Ouzbeks, Russes, Tadjiks ou encore Kazakhs, le pays se veut laïc et garantit la liberté religieuse à chaque citoyen. En me disant cela, Eleonor me montre justement une cathédrale orthodoxe russe où, ajoute-t-elle, les Babouchkas peuvent venir brûler leurs cierges depuis 1872. Nous arrivons dans l'ancienne ville fortifiée de Tachkent, la «citadelle de pierre». En face de nous, la medersa Kukeldash, datant du milieu du XVIe siècle. Elle abrite une importante école coranique de 250 étudiants, qui à 16 ans, viennent y parfaire leur connaissance de l'arabe classique, du Coran et de la théologie. Tout proche, le Chorsu Bazaar, un immense marché en plein air, très fréquenté par les gens venus de la campagne, dont certains portent encore la tenue traditionnelle. Un «Assalam Aleïkoum» balbutié, un immense sourire partagé, un prix marchandé et me voilà délesté de quelques millimètres de sum pour l'achat d'un doppe, la calotte locale, brodée de motifs floraux. Ainsi protégé du soleil, je découvre la place Khast-Imam et la medersa de Barak Khan datant du XVIe. Son portail magnifique comporte les éternelles mosaïques géométriques, les motifs floraux et autres arabesques des versets du Coran. Faisant face à la medersa, la mosquée Tellia Cheikh, datant du début du XIXe. À l'intérieur, le fameux Coran d'Osman. Après la mort de Mahomet, Osman, le troisième calife, fit codifier les lois du Coran, ces fameuses paroles divines transmises à Mahomet par l'Archange Gabriel. Ce premier exemplaire du livre sacré fut ainsi rédigé sur des pages en peau de gazelle. Celui-ci, probablement le plus ancien au monde, aurait été taché du sang du calife, lors de son assassinat en 655.

La Route de la Soie
Eleonor m'emmène dans une manufacture de soie à Kokand, je vais enfin mieux connaître les coulisses de ce qui a provoqué les immenses transhumances à travers nos continents. La légende veut qu'il y a 4.500 ans, une princesse chinoise de 15 ans dégustait un délicieux thé, dans le jardin de son palais, à l'ombre d'un mûrier. Un cocon de ver à soie tomba dans sa tasse. En voulant l'attraper, la jeune fille aurait commencé à dérouler le cocon. Elle venait de découvrir le fil de soie. Elle eut l'idée de le tisser pour obtenir un tissu magnifique. Ayant ensuite observé la vie du bombyx du mûrier sur recommandation de son mari, l'Empereur Jaune Huangdi, elle commença à enseigner à son entourage l'art de son élevage, la sériciculture. Depuis, la jeune femme reste dans la mythologie chinoise comme déesse de la soie. Cette invention fut jalousement gardée. Pendant près de 3.000 ans, l'art d'élever les vers et de tisser la soie demeura le monopole des Chinois. En effet, un décret impérial condamnait à la mort quiconque trahirait le secret de l'élevage et du dévidage du cocon. Seuls les tissus sortaient du pays. Toute personne tentant d'exporter des vers à soie ou des oeufs était également condamnée à mort. Ce juteux monopole d'État dura jusqu'au Ve siècle de notre ère. La Route de la Soie a permis, pendant plus de 2.000 ans, l'échange entre l'Orient et l'Occident de céramiques chinoises, d'épices et pierres précieuses indiennes, d'objets en argent d'Iran, de tissus de Byzance, du thé, du papier, de la porcelaine... Elle joua un rôle important dans la diffusion des croyances, des idées et de la culture.

Khiva, musée à ciel ouvert
Khiva a toujours été la plus isolée des oasis de l'ancienne Route de la Soie en direction de la Russie, elle en reste donc aujourd'hui la plus complète et la mieux conservée. Véritable petit bijou serti dans ses murailles, Khiva subit les outrages de Gengis Khan et de Tamerlan qui la détruisirent entièrement. Aux pieds de ses remparts, trône la statue d'Abou Jafar Al-Khorezmi (783-840), dont le nom a donné les termes «algèbre» et «algorithme». Dès qu'on passe la porte ouest de la ville, nous menant dans le centre historique de Khiva, on a l'impression de pénétrer dans un Disneyland perse. Tout est si bien conservé ou restauré que l'on a l'impression de se promener dans un immense musée à ciel ouvert! Juste à côté, c'est le kalta minar, le minaret symbole de la ville. Son nom signifie «le minaret inachevé», car la construction de la tour fut arrêtée alors qu'elle n'atteignait que 26 m sur les 70 prévus. Elle n'en est pas moins magnifique avec ses faïences turquoise. Près du minaret, adossé aux remparts, s'avance le Kukhna Ark, la demeure des Khans regroupant palais, harem, mosquée, arsenal et autres dépendances. Ce palais domine la place du Registan (registan veut dire place couverte de sable) où avait lieu les défilés militaires, la lecture des arrêtés du gouverneur ainsi que les exécutions publiques. Ici on égorgeait, on décapitait, on empalait et on écorchait les condamnés: on voit toujours bien la jolie petite cuvette permettant au sang des malheureux de s'écouler... Véritable petite ville dans la ville, ce palais permettait au souverain de régner tout en menant une vie de plaisirs. Un peu plus loin, la Mosquée Juma, la traditionnelle mosquée du Vendredi, avec sa forêt de colonnes de bois d'orme. Au détour des ruelles de Khiva, de nombreux mausolées: celui de Saïd Alaoudine, grand soufi, descendant du Prophète par Ali et Fatima; celui du saint patron de la ville, Pahlavan Mahmoud, poète soufi, médecin et robuste lutteur populaire du XIVe siècle. Audessus de l'entrée de son mausolée, se lit l'inscription: «Il m'est plus aisé de dire ces mots cent fois, de me morfondre en prison cent ans ou de gravir cent montagnes de sable que d'enseigner la sagesse à un seul imbécile». À méditer!

Route vers Boukhara
Ce matin, c'est une assez longue route qui m'attend, vers une des plus jolies étapes de mon voyage. Nous allons longer par endroit l'Amou Daria, un des plus longs fleuves d'Asie, avec ses 2.620 kilomètres. En période de crue, sa largeur peut dépasser 5 km par endroit. Il joue un rôle fertilisant vital dans l'économie de l'Ouzbékistan. Boukhara est la ville que j'ai préférée lors de mon voyage. Elle m'était nettement moins connue que Samarcande, et je m'étonne encore de ce qui m'attendait. Boukhara est une des plus anciennes villes du monde et considérée comme la 5 ville sainte de l'Islam après La Mecque, Médine, Jérusalem et Hébron. Gengis Khan lui-même aurait été impressionné par ses trésors. Au temps de l'Union Soviétique, trois pèlerinages à Boukhara équivalaient à un pèlerinage à La Mecque. Symbole de la toute-puissance passée de Boukhara, le minaret Kalon domine l'ensemble de la ville. Véritable phare du désert, il fut construit en 1127 et surnommé rapidement «la tour de la mort», vu qu'on précipitait, de son sommet, les condamnés et les impurs. À Boukhara, les muezzins appelant à la prière devaient tous être aveugles pour ne pas voir dans les maisons en contrebas. Pas de bons yeux, mais de bons mollets, pour gravir ces 48 m de hauteur, 5 fois par jour. Son immense cour pouvait accueillir la totalité de la population masculine de la ville pour la prière, soit près de 10.000 fidèles. La mosquée est complétée par un bâtiment aussi splendide qui lui fait face, la medersa mir-i-Arab. On dit que le gouverneur à qui on doit cette merveille, Abdullah Khan, aurait vendu 3000 femmes esclaves, d'origine persane, pour financer ce somptueux projet. Esthète ou misogyne? Sur le chemin vers le bazar, je suis abordé par une de ces tziganes liseuses de bonne aventure. Dans une petite casserole, elle fait griller des «graines magiques» et la fumée qu'elle souffle vers moi est supposée me porter chance... si je lui offre une petite aumône! Elle me promet, pour demain, d'avoir la baraka (mot arabe signifiant «bénédiction » et donc «chance»). Un petit billet et c'est certain, demain je rencontrerai la femme de ma vie! En quittant l'oasis de Boukhara, nous nous retrouvons rapidement dans l'immensité des steppes pour atteindre la province du Khorem. Les champs de coton s'étalent à perte de vue, l'Ouzbékistan est d'ailleurs le 5e producteur et le 2e exportateur au monde. Mi-août, le cotonnier, semé au printemps, donne une fleur blanche qui se mue en jaune, puis en violet. Lorsque la fleur tombe, une capsule se forme qui éclate en septembre, laissant apparaître des flocons de coton. Les cultures appartiennent à l'État et sont travaillées par des fermes kolkhozes. En période de récolte, les écoles sont fermées et les élèves mobilisés pour la cueillette de l'or blanc. Pratiquement tout le travail s'exécute à la main pour conserver à la fibre toute sa qualité. Les jeunes viennent volontiers me présenter les dernières capsules qu'ils ont récoltées et me font comprendre qu'il leur faudra 6h pour réunir leur quota quotidien leur rapportant entre 1 et 2€.

Nuit dans une yourte
Après ces plaines irriguées, nous nous enfonçons maintenant dans de grands espaces steppiques. Le bus descend notre petit groupe dans un minuscule hameau. Quatre ou cinq habitations, deux vaches, un puits, un troupeau de chèvres et trois gosses accrochés aux jupes de leurs mères. Tout est silencieux et majestueux. Comment ne pas se remémorer la maxime des hommes du désert: «Si ce que tu as à dire n'est pas plus beau que le silence, tais-toi!». Le soir, après le modeste mais délicieux barbecue de mouton, c'est au rythme des chants locaux que nous nous réchauffons autour d'un feu de camp. Une fois les musiciens partis, on se couche sur de gros tapis dans une yourte et pour une fois, l'expression «dormir à la belle étoile» porte divinement son nom. Quel spectacle: des milliers de points lumineux brillent dans la voûte céleste sans nuage. On est pris de vertige devant cette immensité, rêvant d'avoir Omar Khayyâm à ses côtés pour nous dévoiler les secrets des astres. Le lendemain, après quelques heures de route à travers le désert Kysyl Kum, on est presque étonnés de voir apparaître un peu de vie. Et quelle vie! Il ne s'agit pas moins que de la mythique ville de Samarcande.

Samarcande, à la gloire de Tamerlan
Samarcande signifie «lieu de rencontre» ou «lieu de conflit», et illustre bien sa position à la limite des mondes turc et persan. Ancienne capitale du royaume sogdien, cité plusieurs fois centenaire, carrefour des civilisations et du commerce, Samarcande semble tout droit sortie d'un conte des 1001 nuits. Malgré sa beauté, elle fut ravagée par les hordes de Gengis Khan, avant que Tamerlan ne la relève de ses ruines pour en faire sa capitale en 1369 et la plus fabuleuse cité de son empire. Pour faire de Samarcande son chef-d'oeuvre, il fit élever le travail de la céramique au rang d'art. La plus belle preuve de sa mégalomanie prend toute sa splendeur sur la place du Registan. Imaginez un instant en Europe, une place centrale où trois magnifiques cathédrales se feraient face. C'est l'impression qu'il en ressort à la vue de ces trois écoles coraniques, la medersa Shir Dor «qui porte un lion», la medersa Tillya Kari «dorée» et la medersa Ulug Beg (le petit-fils de Tamerlan). Pourtant, aujourd'hui, l'atmosphère de Samarcande se rapproche plus de celle d'une ville d'Ex-URSS que de la légendaire ville d'Orient que l'on imagine. Les Mille et une Nuits revues et corrigées par Staline! Heureusement que le Registan et quelques autres monuments rappellent de magistrale manière le glorieux passé de la cité. D'ailleurs, depuis 2001, la ville historique de Samarcande est reprise sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Il suffit de fermer les yeux pour voir tapis volants, émirs couverts d'or, cavaliers avec leur sabre virevoltant et danseuses sensuelles. On imagine Ali Baba sauter par-dessus les toits et les dômes, se faufiler au milieu du bazar, renverser les plats d'épices... Non, je n'ai pas abusé de la bière ouzbek (pas terrible d'ailleurs!) mais cet endroit est tout simplement magique. Reste enfin à découvrir Gour Emir, le mausolée de Tamerlan, avec sa salle ornée d'écritures en feuilles d'or et sa stèle de jade verte. Chaque habitant de Samarcande se recueille un instant, en passant devant le mausolée. Sa coupole bleu turquoise est tellement impressionnante qu'on affirme que «si le ciel disparaît, la coupole de Gour Emir le remplacera». Avant de quitter Samarcande, Eleonor nous propose de faire une petite excursion vers le tombeau Al Boukhari. Niché dans un joli coin de verdure, cet ensemble rend hommage à un saint homme, Abdula Ismael né en 810 de notre ère. Cet homme pieux mit 15 ans pour effectuer son pèlerinage à La Mecque. Il en revint avec un recueil inédit de hadiths, comprenant 600.000 paroles d'Allah transmises au Prophète. Ces hadiths constituent une source de règles et d'enseignements: la sunna. Ce complexe mémorial est un des lieux de pèlerinage de l'islam. Véritable havre de paix où les pèlerins se pressent à nouveau librement autour de sa tombe. Les travaux de restauration ont été financés par l'Arabie Saoudite et exécutés par les meilleurs artisans du pays en 1998. Le gouvernement souhaiterait  transformer ce lieu en une autre Mecque! C'est avec cette visite que nous quittons Samarcande, la cité caravanière posée sur la Route de la Soie, la plus belle face que la terre ait jamais présentée au soleil, dit-on. Que rêver de mieux comme dernière image de l'Ouzbékistan...

Guide pratique

Y aller
Uzbekistan Airways effectue 3 connexions hebdomadaires entre Paris et Tachkent à partir de 730€ TTC. www.uzairways.com ou tél. +33/1.45.22.45.50. Arthema propose un circuit de 11 jours/10 nuits en double à partir de 2000€. www.arthema.be
Ornella Travel a ébauché un séjour de 13 jours/12 nuits vers 2300€. www.ornella.be ou 04/223.74.10. Continents Insolites planifie un voyage de 15 jours/14 nuits en chambre double à partir de 2390€. www.continentsinsolites.com ou tél. 02.250.15.47. RTA Russian Travel Agency propose des circuits culturels haut de gamme sur mesure. Tél. 02.502.44.40. ou www.rta-eastwest.be.

Quand y aller?
Les meilleures périodes se situent d'avril à juin et de fin août à début novembre. Attention, le pays a un climat excessivement continental, avec une amplitude thermique journalière pouvant passer du simple au double.

Formalités et santé
Un passeport en cours de validité (6 mois après le retour) et un visa payant à obtenir à l'ambassade ou via votre tour-opérateur. Aucun vaccin n'est obligatoire mais il est vivement conseillé de se faire vacciner contre le tétanos, les hépatites A et B et la rage. Veuillez vous renseigner auprès de votre médecin traitant. Monnaie: 1€ = 1767UZS. Le décalage horaire est de +3h en été et +4h en hiver.

Où dormir?
L'éventail de catégories et de tarifs est très large, mais en saison touristique les premiers prix commencent au minimum à 30$ la chambre double jusqu'à 200$.

Plus d'infos
Ambassade de l'Ouzbékistan, Avenue Franklin Roosevelt 99 à 1050 Bruxelles. Tél. 02.672.88.44.

Auteur:
Alain E.
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N° 169 Mai 2012

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